La finance merveilleuse de Jean-François Melon

En théorie

La finance merveilleuse de Jean-François Melon

Indexée sur la richesse réelle de l’économie, la valeur nominale de la monnaie fiduciaire est, selon Jean-François Melon, la véritable source de l’abondance au sein des économies développées, s’il existe un garant public. C’est la leçon en forme d’avertissement de son conte oriental d’initiation à la finance.

"Les seuls biens réels sont les productions de la terre, et c’est d’elle que nous retirons tous nos besoins, en réduisant tout à nos usages par l’industrie de nos manufactures. Mais toute terre ne produit pas tout. Il faut que chaque pays se procure ce qui lui manque par le superflu recueilli. Cet échange continuel est le grand mobile de l’abondance. Les échanges n’ont pu se faire entre les premiers hommes que de denrée à denrée.

C’est ainsi qu’ils se font encore chez les Sauvages, et chez les peuples non policés. Plus les sociétés ont augmenté, plus les besoins de détail ont augmenté, et par conséquent les incommodités des premiers échanges. On a donc imaginé un gage ou équivalent général d’un prix certain, aisé à transformer, qui devint la mesure commune de tout ce qui peut entrer dans le commerce.

On a choisi pour cela l’or et l’argent qui, indépendamment de cette convention générale qui les rend si précieux, ont encore une valeur par les usages qu’on peut en faire. Mais les grands progrès du commerce ou des besoins de l’État ont rendu ces métaux insuffisants ; il s’en fait une espèce de multiplication par la confiance des particuliers entre eux. Cette confiance doit être bien plus entière pour le sceau du souverain, et c’est ainsi que je multiplie dans tes États l’or et l’argent, ou pour mieux dire le gage des échanges. […] L’or et l’argent circulent cependant toujours à l’usage du commerce et ne sont pas anéantis par des transports continuels.

C’est sur des principes à peu près semblables que le Japon et la Corée sont devenus si puissants, et qu’ils jouissent des riches produits de la terre d’Ophir, pendant que le Royaume de Java, qui l’a conquise, n’en a que le poids de la domination. Vous m’apprenez, dit le Sultan, des choses fort utiles, et dont j’espère de faire de grands usages.

Cependant, n’oubliez pas de récompenser le zèle vertueux du marchand qui m’a offert ses richesses."

Jean-François Melon, Mahmoud le Gasnévide, chap. XIV : Les Algors, p. 70, 1729

Qui suis-je ? 

Inspecteur général des fermes, puis secrétaire du cardinal Dubois pour les Affaires étrangères, Jean-François Melon (1676-1738) est premier commis du banquier écossais John Law lorsque celui-ci invente le système des billets (assignats) émis par la Banque royale, qui conduit finalement, après une phase d’intense spéculation (agiotage), à la banqueroute de 1720. Il reste alors au service du Régent, le duc d’Orléans, puis du duc de Bourbon. L’Essai politique sur le commerce (1734), précurseur du mouvement physiocratique, est un ouvrage majeur pour la naissance de l’économie politique française, contribuant à sa sécularisation face à la morale chrétienne.

Jean-François Melon et le bitcoin | Crash test

Ça se discute

C’est au moyen d’un conte oriental, genre en vogue depuis l’immense succès de la traduction des Mille et une Nuits par Antoine Galland entre 1704 et 1717, que Jean-François Melon dresse le portrait utopique d’un gouvernement idéal, sultanat en marche vers le progrès technique, le capitalisme et la démocratie. Montesquieu n’a pas procédé autrement avec les Lettres Persanes (1721).

Animé par une vision « mondialisée » de la justice, l’économiste devenu conteur, marqué par la banqueroute du système des assignats de John Law, esquisse le portrait d’une société financiarisée, en insistant sur le primat de la relation de confiance envers la monnaie. Cet extrait est une leçon allégorique d’économie politique sur la magie financière produite par la mise en circulation de monnaie fiduciaire. Elle est prodiguée au sultan, qui rêve de "justice inflexible » et de « fidélité inviolable dans les promesses », par son ministre Amrou, chargé du « soin des finances et des productions de la terre », à la faveur de l’émission d’assignats, les Algors.

Après avoir rappelé avec force les fondements réels de l’économie productiviste, le ministre avisé, porte-parole de Melon dans le récit, réaffirme la nécessité du commerce international comme garant de l’abondance, et par conséquent de la monnaie, utile substitut au troc, sans oublier de mettre en garde contre l’illusion nominale de la multiplication monétaire.

Présentée comme une réserve de valeur et un instrument de mesure des transactions, conformément à la tradition d’Aristote, la monnaie fiduciaire apparaît en outre comme un accélérateur des échanges. Comme le sang irrigue le corps humain, la monnaie innerve le corps politique.

Or, si la monnaie métallique assure la circulation des biens, la monnaie fiduciaire permet d’opérer « une espèce de multiplication » de la masse monétaire sans corrélation directe à une hausse des prix. Là réside, selon Melon, le miracle économique puisqu’il induit la fructification des travailleurs, des manufactures, de la consommation et finalement, de la richesse.

Ce passage à la fiduciarité, troisième stade du développement économique après le troc et la monnaie métallique, fait advenir la corne d’abondance, autrement dit l’argent magique. Et c’est dans cette allégorie de l’économie que le conte merveilleux révèle toute sa pertinence. Il insiste sur l’analogie entre deux pactes : d’une part celui qui lie narrateur et lecteur, d’autre part celui qui existe entre créditeur et débiteur.

Dans les deux cas, ils reposent sur la suspension volontaire d’incrédulité et l’adhésion à la convention contractuelle. L’efficacité performative de la chimère de la création monétaire ex nihilo tient à son pouvoir de créance, autrement dit à la confiance sans réserve inspirée par le système de crédit. Or celle-ci est indexée sur le contrôle absolu de l’appareil d’État sur l’activité financière, contrairement aux préconisations de la pensée libérale de l’époque. Car c’est bien le pouvoir public qui, en dernier ressort, sert de garant au système de créance, pesant de toute sa souveraineté sur la dette.

Suspension volontaire d'incrédulité

Et si ce système vertueux s’inversait ? Melon l’imagine plus tard dans son Essai politique sur le commerce (1734). Il y affirme, à propos de la faillite du système de Law à l’occasion de l’arrêt du 21 mai 1720 : « Par un calcul peut-être réel, mais trop métaphysique, on voulut persuader le public qu’il ne perdait rien en perdant la moitié de ses valeurs numéraires, et que ce qui restait, en acquérant plus de force, procurerait encore plus abondamment le nécessaire et le superflu. […] Cet arrêt souleva le public, le cri universel frappa le Régent, qui consentit avec regret à sa révocation ; mais le crédit et la confiance se trouvèrent entièrement perdus. »

La crise de défiance dans la monnaie magique est par conséquent à la mesure de la confiance sur laquelle elle reposait, et son ampleur, le reflet des effets de contamination mimétique qu’elle propage à grande échelle au sein de la population. Ce paradoxe se retrouve au cœur des analyses de la crise économique de l’école des conventions ou de la régulation, du courant institutionnaliste comme de l’approche comportementaliste, tendant à prouver que la monnaie n’est pas neutre, contrairement à ce qu’affirme un dogme tenace de l’économie classique, quitte à expliciter la « violence de la monnaie » décrite par Michel Aglietta et André Orléan. Un débat qui n’a rien perdu de son actualité, à l’heure de l’apparition des monnaies numériques, des crypto-monnaies et des blockchains.