"Monde d'après" : dans les années 20, l’impossible retour à la normale

En théorie

"Monde d'après" : dans les années 20, l’impossible retour à la normale

Au sortir de la Grande Guerre, la France fait face à de grandes mutations au sein de sa société. Que faire alors : intégrer les nouvelles exigences du peuple ou imposer une idéologie ? La monnaie affaiblie et l'explosion des contestations mènent aux populismes européens des années 20.

« Le bon sens ne se trompe pas, qui sépare l’avant et l’après 1914. » Pour l’historien Fernand Braudel, les contemporains des années 1920 ont beau communier dans l’illusion d’un retour à l’avant-guerre, les chiffres sont sans appel. 

Avec ce conflit, la mondialisation a connu un coup d’arrêt durable : les taux d’ouverture (exportations sur PIB) de 1914 des pays développés ne seront retrouvés que vers 1970 !

Si la France des années 1920 se maintient au quatrième rang mondial, le franc germinal est rongé par l’inflation : les prix sont multipliés par 3,6 entre 1914 et 1919. Les Français subissent cette « cherté de vie » qu’ils ne comprennent pas et qui pèse sur leur pouvoir d’achat.

Bien peu d’entreprises saisissent l’opportunité de s’endetter pour investir à bon prix : la plupart sont victimes de l’« illusion monétaire » qui ronge leurs fonds propres.

En 1926, le franc est donc dévalué de 80 % par rapport à 1914 : l’illusion d’un retour à la convertibilité or s’estompe, la réalité du papier-monnaie s’impose.

L’État, qui a émis plus de 55 milliards de francs d’emprunts en jouant de la fibre patriotique pour financer la guerre, rembourse les souscripteurs avec une monnaie affaiblie, ce qui affecte la confiance. C’en est bien fini de l’obligation de père de famille qui permettait à l’investisseur de vivre de son capital : le siècle des rentiers est terminé.

Le taylorisme par les armes

Dans les années 1920, pour les « poilus » des tranchées, le taylorisme, cette optimisation du geste ouvrier initiée par des ingénieurs, s’est imposé à l’occasion de la production massive d’armes. L’ingénieur des mines Henri Fayol, le Taylor français, est considéré comme l’un des pères du management.

La recherche d’économies d’échelle pousse les entreprises à s’agrandir : Renault, grosse PME avant 1914, accède au stade de grande firme et construit en 1929 une usine modèle sur l’île Séguin, à Boulogne. André Citroën, le « french Ford », après avoir réussi à vendre 26 millions d’obus de 1915 à 1918, se lance en 1919 dans l’industrie automobile. Vers 1930, il consacre environ 20 millions par an à la réclame.

Mais l’automobile demeure un produit de luxe : la France compte seulement un million de véhicules pour 40 millions d’habitants.

Féminisation massive et… invisible

La population active s’est partout féminisée pour combler la préemption de combattants : en France, dans les usines d’armement, les auxiliaires féminines, les « munitionnettes », ont remplacé 40 % de la main-d’œuvre masculine.

Après-guerre, elles doivent souvent laisser la place aux hommes qui réintègrent leur poste, ou se contenter d’intérim lors des pics d’activité – notamment dans le commerce – et à des salaires inférieurs à ceux des hommes. Dans les agences d’assurances, elles ont remplacé leurs maris, mais n’obtiendront le droit de souscrire des contrats en leur nom qu’en 1943 !

En Chiffres

40%

de la main-d’œuvre masculine réalisée par les « munitionnettes » pendant la Première Guerre mondiale. 

Invisible dans les statistiques d’avant 1914, la féminisation de la population active s’imposait pourtant déjà dans le monde rural et artisanal. Elle se confirme désormais dans l’industrie et les services : les femmes ont révélé leur aptitude à occuper tous types de postes, tout comme elles ont pris goût à l’indépendance financière. Aux États-Unis l’actrice Colleen Moore impose l’image de la flapper, avec sa coupe de cheveux au carré, à la garçonne.

Cette modernité est cependant viciée et incomplète. Viciée, car la productivité a pour corollaire une déqualification inhumaine du travail. Incomplète, surtout : si aux États-Unis la productivité industrielle a bondi de 45 % de 1913 à 1929, le salaire réel n’a augmenté que de 30 %. Cette inadéquation entre une offre dynamique et une demande rigide explique fondamentalement l’excès d’offre révélé à partir de 1929 : bien payer des salariés devenus plus efficaces n’apparaissait alors pas comme un investissement opportun. La croissance des roaring twenties, pour brillante qu’elle puisse paraître, est donc illusoire.

La meurtrière grippe espagnole

Tocqueville avait vu juste : c’est paradoxalement en période de détente et d’expansion que la contestation explose.

Les revendications ouvrières sont parfois satisfaites : la journée de huit heures réclamée par la CGT avant 1914 est octroyée en 1919. Certains espèrent la réussite du communisme installé par le coup d’État de Lénine en Russie, en octobre 1917, quand d’autres succombent à un nationalisme parfois mêlé de social : Mussolini prend le pouvoir en Italie fin 1922 et en 1923, en Allemagne, un obscur agitateur nationaliste nommé Hitler rate son coup d’État. La guerre totale accouche bien du totalitarisme que Lénine installe dès 1917.

Dans le même temps, une pandémie meurtrière annonce les pathologies transnationales : apparue aux États-Unis en mars 1918, la grippe espagnole, lointain ancêtre du virus H1N1 de 2019, se diffuse dans le monde entier durant l’automne, atteint un pic en novembre-décembre, avant une nouvelle vague, moins meurtrière, en 1919. Au total, elle fait plusieurs dizaines de millions de morts, plus que la Grande Guerre.

Commerce et mondialisation, monnaie et épargne, productivité et salaires, féminisation et mixité du travail, revendications et totalitarisme… Il est inutile de se bercer d’illusions en escomptant un retour au monde d’hier : le retour à la « normale » est impossible quand les paramètres économiques et sociaux ont changé, ce qu’avait bien compris l’Autrichien Stefan Zweig dans Le Monde d’hier, paru en 1944.