Marx, Bourdieu, Lind… La nouvelle lutte des classes est-elle celle des sédentaires contre les nomades ?

En théorie

Marx, Bourdieu, Lind… La nouvelle lutte des classes est-elle celle des sédentaires contre les nomades ?

Le développement et l’urbanisation ont disséminé les lieux de vie économique, commerciale, sociale et culturelle. Pour en profiter, les individus doivent pouvoir disposer de différents moyens de transport.

Toute société est stratifiée et hiérarchisée en groupes sociaux dont les membres se ressemblent par leur patrimoine, leur pouvoir, leur savoir, leurs valeurs, leur manière de vivre et de penser. Ces groupes se distinguent les uns des autres. La façon dont ils sont hiérarchisés entre eux, ainsi que les relations économiques et socioculturelles qu’ils entretiennent les uns avec les autres, tout cela permet de saisir le mode de stratification sociale à l’œuvre et son évolution prévisible.

L’ère du capital culturel

Depuis Karl Marx1, le regard sur la société a radicalement changé. Il fut le premier à l’analyser en termes de contradictions et de conflits. Selon lui, le capitalisme structure l’espace humain en deux classes sociales antagonistes : la bourgeoisie, propriétaire des moyens de production, et le prolétariat, qui ne dispose que de sa force de travail, vendue contre un salaire maintenu à son minimum par la concurrence.

Néanmoins, bien que conscientes de leurs intérêts en conflit permanent, les deux classes sont interdépendantes et la lutte qui s’engage entre elles pour le partage de la plus-value générée par le travail – la dimension économique est centrale – enclenche la mutation de la société.

Au XXe siècle, le sociologue Pierre Bourdieu montrera que l’enjeu des luttes est devenu plus symbolique : il s’agit d’une lutte pour la reconnaissance sociale, pour des places et une position dominante. Selon lui, le capital économique détenu (revenu, patrimoine) est d’une importance relative. En revanche, le capital culturel (connaissances, diplômes, savoir être, maîtrise de l’expression écrite et orale, style de vie, habitus de classe) est déterminant, surtout quand il est renforcé par le capital social, le réseau de sociabilité.

La différenciation sociale repose sur une domination multidimensionnelle et les fractures économiques, sociales et culturelles entre les classes, tout comme les nouvelles homogénéités au sein des classes, témoignent d’une société polarisée.

D’ailleurs, la lutte des classes est de retour, affirme le politiste américain Michael Lind2 en 2020. Elle est désormais socioculturelle et géographique. D’un côté l’élite progressiste – les "nomades"3 (les "anywhere") 4.

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Karl Marx, Pierre Bourdieu et Michael Lind

Elle possède un haut niveau d’éducation, a confiance en l’avenir, car elle est capable de se projeter dans l’économie mondiale de la connaissance, elle vit là où se concentrent les activités et les nouvelles technologies.

En face, les classes populaires, "les sédentaires"3 ou "somewhere"4 – établies en banlieue ou dans les "territoires", attachées aux modèles sociétaux traditionnels, plus éloignées de leur travail et dépendantes de leur voiture. Émerge alors une réelle fracture territoriale : le lieu de résidence, reflet d’un statut social et culturel est matière à stigmatisation. Les expressions "beaux quartiers"5, "quartiers" ou encore "périphérie"6 montrent que les espaces ont des qualités économiques et symboliques inégales.

La métropolisation, avec ses effets d’agglomération, a concentré en ville les activités tertiaires à haute valeur ajoutée et les classes aisées, bien intégrées, dont la richesse – notamment immobilière – s’accroît par l’effet Cantillon7 (l’attractivité de leur quartier valorise leur patrimoine). La métropole abrite aussi une grande pauvreté, contenue dans l’espace et maîtrisée par l’aide sociale.

Quant aux classes populaires, elles sont rejetées et éloignées par un mécanisme d’évitement économique et social vers la périphérie, là où le logement coûte moins cher, mais où les mobilités professionnelles et géographiques moins favorables vont effectivement les enfermer.

Les différences d’accès aux ressources (travail, culture, services publics, transports collectifs…), selon les lieux de résidence, vont conduire à des styles de vie spécifiques et à des relations sociales de proximité ou bien d’éloignement. Cette structuration des activités, en construisant les territoires, leur urbanisme et leurs activités, hiérarchise les modes de vie possibles et explique la profusion d’inégalités, ressenties comme des facteurs d’exclusion par certains groupes sociaux.

Mobilités intelligentes

La société est inclusive quand elle œuvre à la réduction des inégalités et des tensions, en particulier par la redistribution sociale, l’éducation ou la fiscalité, mais aussi désormais en luttant contre la relégation géographique8.

En effet, le progrès et l’urbanisation ayant disséminé les lieux de vie économique, commerciale, sociale ou culturelle, les individus doivent pouvoir disposer de différents moyens de se déplacer. Or de nombreuses catégories d’individus n’en ont pas la possibilité réelle, pour des raisons économiques, physiques ou de contraintes de temps, ou bien parce qu’il n’existe pas de transports collectifs là où ils résident ou là où ils souhaitent se rendre.

À Paris, grâce à une offre de transports collectifs abondante, seuls 13 % des actifs utilisent leur voiture, contre 61 % en grande banlieue9. En France, près de 70 % des salariés utilisent leur véhicule quotidiennement pour aller travailler, 16 % les transports en commun. D’ailleurs, c’est de la périphérie, méconnue et exilée, qu’est née la révolte des "gilets jaunes", en 2018.

De nombreux modes de transport alternatifs, collectifs ou individuels coexistent, sur lesquels l’État et les collectivités agissent à l’aide de subventions, taxes, contraintes et interdits afin d’en privilégier ou décourager certains.

Cependant tous les moyens de transport – marche, vélo, voiture, transports collectifs – ne constituent pas la même solution efficace aux multiples besoins de déplacement de populations dont les modes de vie sont contraints par leurs différents lieux d’activité. Les mobilités doivent donc être intelligentes de façon à freiner la ségrégation spatiale, comme sociale.       

Références pédagogiques :

1. Économiste allemand du XIXe siècle

2. The New Class War, Michael Lind, Penguin Random House, 2020

3. La Mondialisation. Émergences et fragmentations, Pierre-Noël Giraud, éd. Sciences Humaines, 2012

4. The Road to Somewhere, David Goodhart, C Hurst & Co Publishers Ltd, 2017

5. Dans les beaux quartiers, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Seuil, 1989

6. et 8. La France périphérique, Christophe Guilluy, Flammarion, 2014

7. Richard Cantillon, économiste du XVIIe siècle

9. "Déplacements domicile-travail", Statistiques et Études, Insee, 2019