Comment des intox ont mené à la chute de l'URSS

1989 : Chute du mur de Berlin

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Gérard Pehaut

Pour fonctionner, la planification soviétique aurait nécessité une information de qualité, mais les entreprises fournissaient des données volontairement erronées pour toucher leurs matières premières.

A l"occasion du trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, Pour l'Eco revient sur un morceau d'histoire économique de l'URSS.

A l’exception de quelques pays, comme la Corée du Nord, l’économie de marché s’est partout imposée depuis les années 1990. Même la Chine «communiste» a choisi l’économie socialiste de marché et s’est insérée, avec le succès que l’on sait, dans la mondialisation libérale. Pourtant, il y a un peu plus d’un siècle, les bolcheviques, conduits par Lénine, prenaient le pouvoir en Russie lors de la Révolution d’octobre1917. Ils mirent alors en place un nouveau système économique abolissant le marché et la propriété privée, les deux piliers de l’économie capitaliste dont l’injustice avait été dénoncée par leur maître à penser, Karl Marx.

Economiste

Karl
Marx

Karl Marx (1818-1883) est à l’origine de l’une des idéologies les plus influentes de l’histoire. Pourtant, ses vues sur la détermination de la valeur (théorie de la valeur-travail) le rattachent à la tradition classique de Smith et Ricardo. Né à Trèves dans une famille d’origine juive convertie au protestantisme, il étudie le droit, l’histoire et la philosophie. Il développe une philosophie basée sur la lutte des classes qui est, selon lui, le moteur de l’histoire. En 1847, il crée avec Friedrich Engels la Ligue des communistes et rédige avec lui le Manifeste du parti communiste. Après l’échec de la Révolution allemande en 1848, il s’exile à Londres où il rédige son œuvre majeure, Le Capital, qu’il laisse inachevée.

Un nouveau système économique

Marx a disséqué les mécanismes de l’économie capitaliste. En revanche, il a peu explicité ce que devait être, selon lui, une économie authentiquement socialiste. Ses partisans et exégètes, comme Friedrich Engels, conclurent qu’il fallait abolir les mécanismes de marché et les remplacer par un système de planification.

Pendant la guerre civile (1918-1921) toute l’économie russe fut socialisée, la propriété privée abolie et on songea même à supprimer la monnaie. En 1921, les autorités communistes victorieuses créèrent le Gosplan (Commission générale de la planification d’État). L’objectif était d’instaurer la centralisation maximum de la production et d’établir un plan économique unifié.

Si entre 1921 et 1928, après les destructions consécutives au communisme de guerre, il fallut transiger et accepter une dose de marché, ensuite, la victoire de Staline dans la lutte pour la succession de Lénine aboutit à la mise en place du système économique tel qu’il allait fonctionner jusqu’à la disparition de l’URSS, en 1991.

1928

Le premier plan quinquennal donne les priorités économiques : industries lourdes et collectivisation de l’agriculture.

Économie centralisée et planifiée

En 1928 est lancé le premier plan quinquennal. Conçu par le Gosplan, il devait transformer la société soviétique en une gigantesque organisation vouée à une production coopérative ou étatisée, recensant et allouant les ressources pour atteindre les objectifs fixés par le Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). Deux constantes de l’économie soviétique y trouvèrent leur origine: la priorité aux industries lourdes et à l’exploitation des matières premières et la collectivisation de l’agriculture avec la création des kolkhozes (coopératives) ou des sovkhozes (fermes d’État). De gigantesques combinats industriels émergèrent dans le Donbass et le Kouzbass.

Le plan était une loi et son exécution, obligatoire. Il reposait sur la propriété d’État des moyens de production, la dictature politique et la planification impérative en volume, faute de disposer d’un système de prix cohérent. Entre 1928 et 1941, les résultats impressionnèrent les observateurs occidentaux dont les pays s’enfonçaient dans la crise : selon les statistiques officielles, l’URSS battait des records de production et l’enthousiasme médiatisé des travailleurs mobilisés par le stakhanovisme rajoutait à cette impression.

Malgré les pertes humaines abyssales, la victoire de 1945 renforça la crédibilité d’un système économique qui s’étendit à toute l’Europe de l’Est avec la création des démocraties populaires et les victoires communistes en Chine et en Indochine. En réponse au plan Marshall américain, l’URSS organisa le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM) qui accueillait les pays communistes. Combinées à la terreur stalinienne, la centralisation et la planification permirent à l’URSS d’atteindre le deuxième rang économique mondial.

Mais dès les années 1950, les failles du système se révélèrent.

Pourquoi cet échec?

Négligée au profit de l’industrie lourde, l’agriculture se révéla vite le talon d’Achille de la planification : elle ne parvenait pas à nourrir la population. Khrouchtchev, après avoir découvert l’«agrobusiness» aux ÉtatsUnis, se lança dans des réformes et de gigantesques travaux d’irrigation au Kazakhstan. Son échec aboutit à sa chute… et à une catastrophe écologique.

Dans l’industrie, les réformes de l’ère Brejnev (Liberman, 1965) tentèrent de rationaliser le système. Mais le gaspillage, la production à perte, la démotivation, l’absentéisme ruinèrent les velléités de changement: la croissance chuta et le marché noir se développa. En fait, le système ne parvint pas à passer de la croissance extensive de ses débuts à une croissance intensive. L’absence de marché, la pénurie, les blocages techniques finirent par emporter le système.

Pour être efficace, la planification aurait nécessité une information de qualité. Or les entreprises fournissaient des données erronées au Gosplan pour en recevoir les approvisionnements. Pour informatiser le Gosplan, il aurait fallu acheter les ordinateurs en Occident ! Et puis comment un système centralisé aurait-il pu triompher sans se préoccuper ni de la qualité des biens ni, finalement, des besoins de la population?

Entre l’effondrement du prix des matières premières (le prix du pétrole chute dès 1986) et la course aux armements imposée par Reagan, la conjoncture fut fatale au système soviétique auquel les réformes de Mikhaïl Gorbatchev, glasnost et perestroïka, donnèrent le coup de grâce.

Éco-mots

Faire les trois_huit

«Faire les trois-huit» est une manière de désigner une organisation du travail bien précise. Il s’agit d’une forme de travail posté : les employés se succèdent au même poste en suivant le même rythme défini. Trois équipes se succèdent ainsi, par tranches de huit heures. Par exemple, une équipe sera en activité de 6 heures du matin à 14 heures, la suivante de 14 heures à 22 heures et la dernière de 22 heures à 6 heures du matin le lendemain. Cela permet de faire fonctionner une entreprise 24 heures sur 24 pour honorer ses commandes, sans discontinuer, étant entendu que dans une usine, par exemple, l’arrêt des machines peut avoir un coût élevé. Le système de travail posté est donc particulièrement répandu dans l’industrie ou dans les transports. Le «trois-huit» étant le système le plus répandu de travail posté, il est entré dans le langage courant et peut, par extension, désigner un travail pénible exécuté en horaires décalés. La durée choisie n’est pas un hasard. Elle provient d’un patron, Robert Owen, entrepreneur britannique et père du mouvement coopératif. En 1817, il invente un slogan resté célèbre et repris par les ouvriers : «Huit heures de travail, huit heures de loisir, huit heures de repos.» La journée de huit heures devient alors l’une des principales revendications des syndicats. Il faut attendre 1919 et la crainte de voir le communisme russe se propager jusqu’en France pour qu’elle soit instituée, afin de calmer les ardeurs révolutionnaires des ouvriers français. La loi est votée le 23 avril 1919, la journée de huit heures a donc 100 ans cette année ! Valentine Rault