Splendeur et misère des cartels : la valse folle des prix du pétrole

Les bases
Gérard Péhaut
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En imposant à ses membres des quotas, l’OPEP a perdu des parts de marché et même l’Arabie saoudite ne contrôle plus les prix. Retour sur le parcours d’une ressource pas comme les autres.

85 $ en octobre 2018, 50 $ en décembre, 75 $ en mai 2019, 50 $ en août. Le prix du baril de brut ne cesse de fluctuer, au point qu’il est devenu hasardeux de prévoir son évolution. Aujourd’hui, le marché pétrolier, c’est volatilité et incertitude. Sans compter que la moindre agitation politique, a fortiori une guerre, dans un pays producteur a des répercussions sur l’offre et les prix, comme on l’a constaté avec la guerre israélo-arabe (1973), la guerre Iran-Irak (1980), les deux guerres du Golfe (1991 et 2003) ou encore les tensions récentes entre l’Iran et les États-Unis.

Une matière première stratégique

De l’Antiquité au XIXe siècle, le pétrole, bitumineux ou liquide, sert à étanchéifier les coques de navires, à lubrifier ou à s’éclairer. Il est ensuite la clé de la seconde révolution industrielle à travers tous ses dérivés : bitume, solvants, peintures, huiles minérales, carburants, gaz, plastiques, éclairage… Puis le moteur à explosion (1883) va être le facteur déclencheur de l’expansion rapide de l’industrie pétrolière. Des gisements considérables sont découverts : aux États-Unis, au Canada, en Russie, en Asie puis en Amérique latine et au Moyen-Orient. Comme l’exploitation coûte cher, on voit naître des compagnies géantes : à la fin du XIXe siècle, les plus importantes sont la Standard Oil de John D. Rockefeller et la Royal Dutch Shell.

Les deux guerres mondiales vont révéler la dimension réellement stratégique du pétrole. En 1945, la défaite de l’Axe est liée à une pénurie chronique de pétrole alors que la victoire des Alliés est facilitée par leur puissance pétrolière. En 1945, le président Roosevelt rencontre Ibn Saoud et s’assure l’accès aux immenses réserves saoudiennes. Chaque grande puissance veut « sa » compagnie : en Angleterre l’Anglo-Persian (future British Petroleum) ; en Italie l’AGIP, en 1926 ; en France, en 1924, la Compagnie française des pétroles, futur Total.

D’un cartel à l’autre

Jusqu’aux années 1960, les compagnies occidentales ont dominé le marché mondial. La volonté de sécuriser les accès à la matière première et de contrôler les prix pousse à la cartellisation. En 1928, quatre compagnies des trois puissances d’après-guerre, France, Royaume-Uni et États-Unis se réservent l’exploitation des ressources du Moyen-Orient. La même année est organisé le « Cartel du pétrole » : Standard Oil of New Jersey, Anglo-Persian, Gulf Oil, Esso Indiana et Royal Dutch Shell. On se répartit les marchés en contrôlant les prix et la production. En intégrant Socony et Texaco, ce sont désormais « Sept sœurs » qui contrôlent le marché mondial.

 

Évolution du prix du baril de pétrole

Dès les années 1950, les pays producteurs commencent à remettre en cause la domination des compagnies occidentales : les prix sont trop bas, les concessions trop longues, les royalties trop faibles. En 1960, à Bagdad, cinq producteurs (Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït et Venezuela) créent l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole). Ils nationalisent la ressource et renégocient les contrats. Progressivement, le nombre de membres de l’OPEP augmente et, en octobre 1973, à la faveur de la guerre du Kippour, elle décide de quadrupler le prix du brut : c’est le premier choc pétrolier, suivi par un second choc en 1979, avec la révolution iranienne. La fin du pétrole bon marché sonne le glas des Trente Glorieuses. Hier structuré par un cartel de compagnies, le marché l’est désormais par un cartel de pays producteurs.

Source : BM Statsitical Review 2019

Le marché reprend ses droits

La situation évolue rapidement. Entre les économies d’énergie des grands pays industriels et la découverte de nouveaux gisements off shore, l’offre est devenue supérieure à la demande. En s’imposant des quotas pour tenter de s’opposer à la chute des cours, les pays de l’OPEP perdent des parts de marché, et l’Arabie saoudite ne contrôle plus l’OPEP. En 1986, les cours s’effondrent : en dollar constant, le prix du baril est revenu à son niveau de 1973. Depuis, la situation est difficilement lisible, une complexité accrue par les États-Unis aujourd’hui… exportateurs nets de pétrole !

2007

Sortie de there will be blood ce film retrace le destin d’un prospecteur qui fait fortune dans le forage, en Californie, au début du XXe siècle.

Le marché est devenu très volatil, les prix connaissant des fluctuations amplifiées par les marchés de gré à gré et les marchés à terme : sur le marché spot, il s’échange jusqu’à 35 « barils papier » pour un baril physique. Entre l’appareillage et le déchargement d’un tanker, sa cargaison peut avoir changé de propriétaire plusieurs dizaines de fois !

Les producteurs pâtissent eux aussi des mouvements de prix : l’Algérie il y a quelques années ou le Venezuela aujourd’hui illustrent la malédiction engendrée par des prévisions de recettes trop optimistes. Le pic pétrolier, toujours annoncé et toujours repoussé, est désormais envisagé pour 2025. La transition énergétique, avec son choix des énergies renouvelables, devrait néanmoins freiner la hausse des cours. Le monde n’en a pas pour autant fini avec le pétrole. L’or noir reste la base de nombreux produits de consommation courante.