Afghanistan : avec les talibans, l’arrêt des progrès économiques pour les femmes

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Afghanistan : avec les talibans, l’arrêt des progrès économiques pour les femmes

Le sort des Afghanes est préoccupant. Par le passé, elles ont déjà été privées de nombreuses libertés, comme le fait de travailler ou d’étudier. Le retour au pouvoir des talibans va sans doute mettre fin à 20 ans de progrès.

Après la prise du pouvoir des talibans en Afghanistan, les craintes sont nombreuses. L’une des plus fortes concerne sans aucun doute les femmes et jeunes filles sur place. Comme le rappelle l’enseignante-chercheuse en droit Vrinda Narain, “les progrès obtenus par les femmes afghanes au cours des vingt dernières années, notamment en matière d’éducation, d’emploi et de participation politique sont gravement menacés”.

Si l’on remonte dans l’Histoire, on remarque que des périodes de répressions et d’ouverture se sont succédé en Afghanistan. “Les politiques de modernisation ont été imposées dans les années 1920 déjà”, souligne Firouzen Nahavandy, professeure de sociologie à l’université Libre de Bruxelles, interrogée par la RTBF.

S'en suivent différents régimes au pouvoir, mais l’enseignement et la libération des filles ont continué jusqu’à la fin des années 1970. Puis, "avec le régime soviétique, les différentes guerres qui ont succédé et surtout, l’arrivée des talibans [en 1994], la situation s’est aggravée pour les femmes”.

Éco-mots

Capital humain

Le capital humain selon le père de l’économie comportementale représente le stock de connaissances et d’expériences, accumulé tout au long d’une vie par des investissements.

Des femmes ministres, parlementaires et juges

Concrètement, avec les talibans, “les femmes ont été privées de bon nombre des droits humains les plus élémentaires”, s’indigne Vrinda Narain, de l’université canadienne McGill.

Les Afghanes ne pouvaient plus exercer un emploi (sauf personnel soignant), avoir accès à l’éducation ou encore conduire des voitures. Elles étaient aussi contraintes de porter la burqa et ne pouvaient pas sortir de chez elles sans être accompagnées d’un “tuteur” masculin. Des lapidations et flagellations pouvaient avoir lieu sur la place publique.

En 2001, avec la chute des talibans et l’arrivée des États-Unis, la situation des femmes et des jeunes filles s’est considérablement améliorée. “Un semblant de démocratie, d’ouverture vers l’extérieur”, juge Chébéka Hachemi, présidente et fondatrice de l’ONG Afghanistan libre dans les colonnes de Libération.

“On a eu des femmes ministres, gouverneures. 27 % des parlementaires sont des femmes. Des bachelières sont devenues juges ou médecins, dirigent des hôpitaux et pas seulement à Kaboul.”

Une inclusion qui rapporterait gros

Mais ces progrès sont fragiles et difficilement quantifiables. “La question de la participation des femmes à l’économie est cruciale, mais reste difficile à mesurer”, soulignaient les auteurs du livre “Women and Nation building”.

En 2019, la part que représentaient les Afghanes sur le marché du travail était de 21,6 %. Pourquoi si peu ? “Le travail des femmes n’est pas toujours ou entièrement monétisé. Il peut passer sous les radars des analyses économiques traditionnelles”, justifie-on dans l’ouvrage.

À ces activités informelles, s’ajoute une importante charge domestique, comme le précise une note de la direction générale du Trésor sur l’Asie du Sud : dans cette région, les femmes consacrent 6,5 fois plus de temps au travail non rémunéré que les hommes. “Le ratio le plus élevé au monde !”

Or, plusieurs recherches insistent sur les bienfaits économiques de l’inclusion des femmes : “un plus fort coup de fouet à la croissance” et “une augmentation de la productivité”, assurait en 2018 Christine Lagarde, pour le FMI.

À lire : L’économie marche mieux avec les femmes

D’après une étude McKinsey (2015), combler l’écart entre les femmes et les hommes pourrait permettre à l’Asie du Sud d’augmenter son PIB annuel de 48 %. C'est la région du monde qui pourrait récolter les gains économiques les plus élevés en compensant ce fossé.

Éco-mots

Croissance économique

La croissance économique est l’accroissement sur une longue période des quantités de biens et de services produits dans un pays. Sur le court terme on parle plutôt d’expansion. On retient le PIB (Produit Intérieur Brut) comme indicateur de croissance.

La crainte du futur

Malheureusement, avec les talibans au pouvoir, ces questionnements paraissent bien loin aujourd'hui. “Les femmes qui travaillent, qui sont éduquées, craignent pour leur futur. Elles ne savent pas à quelle sauce elles vont être mangées”, relate la sociologue Firouzen Nahavandy.

Des universitaires s’inquiètent d’une future ségrégation dans les universités, de la suppression de certaines matières ou même de voir les femmes totalement exclues du corps enseignant.

Dans leur communication, les talibans tentent d’afficher un discours plus modéré, promettant que les femmes pourront continuer d’accéder au travail et à l’éducation. Mais dans plusieurs villes afghanes, tombées aux mains des insurgés, des femmes ont été harcelées et ont perdu leur travail. Des écoles ont aussi été fermées.

“Mes remontées font état des jeunes filles enlevées, de mariages forcés et d’assassinats”, témoigne la militante d’Afghanistan Libre Chébéka Hachemi. Et de prévenir : “Pour les talibans, si tu es une femme, tu restes à la maison. Tu ne travailles pas. Comme avant 2001, les femmes ne vont plus avoir le droit à rien.”