Comment le Liban en est arrivé au chaos

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Comment le Liban en est arrivé au chaos

Le Liban s’enfonce dans une crise sans précédent. L’incurie de ses dirigeants et l’essoufflement de son modèle économique l’ont conduit à la faillite. Alors que la population subit de nombreuses pénuries, le naufrage semble sans fin.

La note publiée en juin par la Banque mondiale annonçait tout de suite la couleur : « La crise économique et financière qui sévit au Liban est probablement l’une des dix, voire l’une des trois pires crises que le monde ait connue depuis le milieu du XIXe siècle. »

Les chiffres en témoignent : dès 2018, l’économie du pays du cèdre est entrée en récession (- 2 %) pour atteindre -20 % en 2020. Le produit intérieur brut (PIB) a chuté de 55 milliards de dollars en 2018 à environ 33 milliards de dollars en 2020, soit une baisse d’environ 40 % du PIB par habitant. Un effondrement que l’on observe habituellement « lors des conflits ou des guerres ». En mars 2020, le pays a fait défaut sur sa dette, qui représentait environ 170 % du PIB.

Mais comment est-on arrivé à ce que la Banque mondiale qualifie de « plus grande crise financière et économique du Liban en temps de paix » ? « Pour bien comprendre, il faut appréhender la situation comme une crise qui n’est pas sectorielle, mais globale », explique Raphaël Gourrada, docteur en sciences politiques et expert du Liban.

Le « centre offshore du Moyen-Orient »

D’une part, le modèle économique du pays semble avoir atteint ses limites. « Rappelons que le Liban ne produit rien de conséquent », déplore Raphaël Gourrada. De fait, 90 % des biens de consommation sont importés.

Il y aurait du potentiel pourtant : « La vallée de la Bekaa serait propice à l’agriculture, mais les Libanais ont tout misé sur le secteur tertiaire et les secteurs primaire et secondaire sont quasi inexistants. »

Jusqu’il y a quelques années, « le Liban vivait sur un modèle simple : il représentait le havre de paix touristique et le pôle financier de la région, le "centre offshore du Moyen-Orient" », resitue Anthony Bellanger, journaliste spécialiste des questions internationales à France Inter.

Une pyramide de Ponzi qui s’effondre

Pour développer son infrastructure depuis la guerre civile (1975 – 1990), le Liban s’est appuyé sur un système qui consistait à s’endetter à travers les banques du pays, mais « les dirigeants ont utilisé cet argent pour nourrir le clientélisme et la corruption », dénonce Ziad Majeb, politologue franco-libanais.

Il s’agissait par ailleurs d’attirer les capitaux étrangers pour financer cette dette. Or, « ces dernières années, la Banque centrale libanaise a commencé à proposer des taux toujours plus mirobolants pour encourager à placer son argent au Liban », expose à France Info Sahar Al Attar, ancienne rédactrice en chef du magazine libanais Le Commerce du Levant.

À cela s’ajoutent « la révolution libanaise et l’incurie politique. Les investisseurs ont eu peur », rappelle Raphaël Gourrada. D’autant que « la baisse du prix du pétrole a entraîné un manque à gagner pour les monarchies du Golfe qui ont voulu limiter les investissements à risque. Les Saoudiens ont coupé les fonds : il fallait se recentrer sur des investissements plus lucratifs. À partir du moment où les pétrodollars alimentent moins la machine, toute la pyramide de Ponzi sur laquelle le système libanais s’était construit a commencé à s’effondrer ».

Éco-mots

Pyramide de Ponzi

Montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Cette fraude nécessite trois conditions pour durer dans le temps : les plus anciens « investisseurs » ne doivent pas être méfiants, ni avoir un besoin urgent de récupérer leurs fonds simultanément, et que les clients potentiels doivent se multiplier, attirés par des rendements extrêmement élevés.

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78 % de la population sous le seuil de pauvreté

Le tourisme a également subi la concurrence. Et la crise sanitaire lui a porté le coup de grâce : d’après la Banque mondiale, les arrivées de touristes ont baissé de 71,5 % à cause du Covid-19, entre début 2019 et début 2020.

Pour Anthony Bellanger, cela ne fait donc aucun doute : « Le Liban a besoin d’un nouveau modèle économique. »

« Aujourd’hui, il n’y a plus de liquidités », s’insurge le politologue Ziad Majeb. « Même les populations ne peuvent plus accéder à leur argent en banque. » La monnaie nationale (la livre libanaise) a dégringolé de 90 % depuis l’automne 2019, une des conséquences de la fuite des capitaux étrangers.

Les transferts de la diaspora libanaise – entre 4 millions et 14 millions de personnes –, qui permettaient l’arrivée de liquidités venues de l’étranger, ont aussi fortement diminué.

Les importantes fluctuations des taux de change – la monnaie libanaise est indexée sur le dollar depuis 1997 – ont provoqué une recrudescence de l’inflation, qui a atteint 84,3 % en 2020 et pourrait toucher la barre symbolique des 100 % cette année. Les prix ont quasiment quadruplé en deux ans !

De fait, le pouvoir d’achat s’est effondré dans le pays. D’après l’Observatoire de la crise de l’Université américaine de Beyrouth (UAB), il faut aujourd’hui dépenser cinq fois le salaire minimum pour nourrir sa famille. L’ONU estime que 78 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Les pénuries se multiplient : les hôpitaux manquent de médicaments. L’électricité est coupée jusqu’à 22 heures par jour et le prix du carburant a explosé après que la Banque du Liban (BDL) a annoncé ne plus être en mesure de le subventionner. Ce rationnement bouleverse l’approvisionnement des biens de première nécessité.

Éco-mots

Inflation

Dans une économie de marché, les prix des biens et des services peuvent varier. Certains augmentent, d’autres diminuent. On parle d’inflation lorsqu’il y a une hausse des prix généralisée et non pas seulement de certains produits. Il en résulte que vous pouvez acheter moins de biens et de services pour un euro. Inversement, un euro vaut moins qu’avant. L‘inflation est donc une perte de pouvoir d’achat de la monnaie.

Une corruption omniprésente

Si la situation a, à ce point dégénéré, c’est aussi que le système politique libanais, basé sur une répartition du pouvoir entre les différentes confessions religieuses1, est bloqué.

Instauré depuis le 19e siècle, ce confessionnalisme qui devait être transitoire pour garantir la représentation des communautés en fonction de leur poids démographique, est devenu « une malédiction », assène Zyad Majeb, politologue. « Chaque communauté souhaite préserver ses acquis et refuse qu’une autre progresse sur son terrain. »

« L’idée des dirigeants est de dire "on est tous adversaires, mais sur un même échiquier. Il faut garder le système politique actuel, que rien ne bouge pour conserver ses privilèges" », complète Raphaël Gourrada.

Pour ce faire, la corruption est omniprésente. Dans l’échelle mondiale réalisée par l’ONG Transparency international, le Liban arrivait à la 149e place sur 180 pays en 2020. L’incurie perdure. Depuis l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, trois Premiers ministres se sont succédé sans réussir à former un gouvernement.

L’explosion du port de Beyrouth

Le 4 août 2020, deux explosions ont lieu dans le port de Beyrouth, faisant 6 500 blessés et causant la mort de 214 personnes. Dans un premier temps, la communauté internationale s’était mobilisée pour envoyer 280 millions d’euros. Un an plus tard, une nouvelle aide d’urgence de 370 millions de dollars a été promise.

D’après la Banque mondiale, les dégâts matériels provoqués par ces explosions représentaient un coût d’entre 3,8 et 4,6 milliards de dollars. L’impact sur le PIB libanais représenterait quant à lui entre 2,9 et 3,5 milliards de dollars. L’enquête se poursuit difficilement pour connaître les causes de l’explosion. Pour le moment, sans résultat.

Longue descente aux enfers

Les trop faibles pressions internationales et notamment françaises n’ont pas réussi à changer la donne. Si Emmanuel Macron lui-même a tenté un haussement de ton diplomatique, ses deux visites au Liban, après l’explosion du port de Beyrouth, n’ont en rien amélioré la situation.

Le Liban n’a pas mené les réformes conditionnées (dont la formation d’un gouvernement), pour pouvoir toucher les quelque 11 milliards d’euros promis par la communauté internationale dans le cadre de la convention Cèdre en 2018 et bloqués depuis. Des réformes qui permettraient pourtant au pays de pouvoir bénéficier d’un prêt du FMI.

Pour les experts, il est difficile d’envisager une amélioration future. À court terme, il faut plutôt s’attendre « à une lente descente aux enfers », prévient Raphaël Gourrada. Du côté de la population, la colère monte face à l’impunité des classes politiques, mais il y a peu de chances que des conflits internes comme en 1975 se reproduisent. Toutefois, prévient le spécialiste, le pays « n’est pas à l’abri d’attentats ciblés et d’assassinats politiques ».

Certes, des élections sont prévues en 2022, « mais dans l’état actuel des choses, elles ne changeront absolument rien. Le système libanais repose sur une multitude de prismes qui faussent le vote et favorisent les partis en place. Cela ne laisse aucune place à l’émergence d’une opposition ».

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Un soutien international attendu

La situation est aussi paralysée par le Hezbollah, grand gagnant des élections des dix dernières années. Ce parti islamiste chiite « préserve son hégémonie sur le jeu politique pour que la politique étrangère du Liban reste dans l’axe iranien. Il n’a aucun intérêt à voir les choses évoluer », dissèque le politologue Zyad Majeb.

Note un peu plus positive : les forces vives issues de la jeunesse révolutionnaire sont tout de même prometteuses, fait valoir Raphaël Gourrada. « Mais les voir se structurer impliquerait d’avoir un véritable soutien international. Il faut des "gros bras". La société civile libanaise n’a aujourd’hui pas les armes symboliques pour faire face à la résistance de la classe politique actuelle. »

Rien qu’une rencontre entre ces opposants et les dirigeants étrangers permettrait d’asseoir un peu plus leur légitimité. Dans l’immédiat, et comme d’autres experts du Liban, Raphaël Gourrada plaide ainsi pour des pressions internationales franches.

Aujourd’hui, seule la France semble encore avoir la patience de s’impliquer dans le dossier libanais. D’autant qu’elle est la seule à maintenir le dialogue avec le Hezbollah2 : « Il faut de vraies sanctions, c’est-à-dire, taper au portefeuille. Mais cela demande du courage politique et on prendrait alors des risques pour l’économie française, qui a des intérêts au Liban. »

Notes

1. Le président libanais est chrétien maronite, le Premier ministre est musulman sunnite et le président de la Chambre des députés est chiite. La chambre des députés se constitue de Chrétiens et de Musulmans.

2. Plusieurs pays occidentaux, comme les États-Unis, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, considèrent le Hezbollah comme une entité terroriste.