Sous-marins australiens : pourquoi les exportations d'armement sont-elles si importante pour la France ?

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Sous-marins australiens : pourquoi les exportations d'armement sont-elles si importante pour la France ?

Le revirement australien ne coûtera peut-être pas réellement 56 milliards d’euros à la France, mais il a de quoi inquiéter un pays dont les exportations d’armement est la clef d’une industrie militaire en bonne santé… et nécessaires à son indépendance stratégique.

Un coup de couteau dans le dos”, pour consacrer l’expression du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, et le “contrat du siècle” rend son dernier souffle. À l’époque, en 2016 c’est ainsi que l’on surnomme le programme Attack”.

Une livraison à 30 milliards d’euros, rapidement réévaluée à 56 milliards, pour 12 sous-marins à propulsion “conventionnelle” (diesel), confiée à la compagnie française Naval Group par le gouvernement australien.

Le constructeur jubile, c’est une commande historique ; supérieure même à celle du Qatar, en 2015, qui concernait 24 avions de combat Rafale, pour 6,3 milliards d’euros.

Cinq ans plus tard, 16 septembre 2021, c’est toute la Défense française qui déchante - l’Australie vient d’annoncer que le “contrat du siècle” n’est plus.

Pire : elle se tourne désormais vers les États-Unis et le Royaume-Uni, deux de ses partenaires historiques, qui s’engagent dans le cadre de l’alliance AUKUS (pour Australia, United Kingdom et United States) à pourvoir ses besoins en sous-marins, cette fois-ci à propulsion nucléaire.

Pour l’Élysée, c’est une claque : en France, la vente de matériel militaire est une affaire d’État, et l’a toujours été.

“L’exportation fait partie du business model”

Une industrie militaire forte, indépendante et exportatrice, est la marque de fabrique de la France. Depuis les années 1950, la France a toujours fait partie du Top 5 des pays exportateurs d’armes, et entre 2015 et 2019, est même grimpée sur la troisième marche du podium, derrière les États-Unis et la Russie, avec près de 8 % des exportations mondiales.

Dans les années 1960, De Gaulle met en place les infrastructures industrielles qui permettent à l’Armée française de prendre son indépendance vis-à-vis des États-Unis, principaux fournisseurs de matériel militaire sous la IVe République”, rappelle Lucie Béraud-Sudreau, directrice du programme Dépenses militaires et production d’armes au SIPRI. “Dès lors, l’exportation fait partie du business model. Seuls deux pays disposent, encore aujourd’hui, d’un marché intérieur assez développé pour considérer l’exportation de leur matériel militaire comme un bonus : les États-Unis et la Chine.”

La performance de la France sur le marché international de l’armement est soutenue par l'équilibre géopolitique de sa position. L’apparente neutralité de l’armement français aux yeux des acheteurs étrangers. “Il y a moins d’implication politique lorsqu’on achète français, plutôt qu’américain ou russe, juge Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’IRIS. Lucie Béraud-Sudreau renchérit : “En ce sens, la France cherche à incarner une troisième voie… qu’a rejetée l’Australie.

1 000 emplois supprimés… Et peut-être plus

Paradoxalement, la dimension géopolitique de la crise n’est pas à surestimer : les intérêts de la France dans cette zone du Pacifique demeurent tout relatifs. “En Indo-Pacifique, la France est un nain à côté des Américains et des Chinois, assène Philippe Le Corre, spécialiste des relations internationales et senior fellow à la Harvard Kennedy School. De par ses territoires d’outre-mer, elle est peut-être le pays européen le plus légitime dans la zone, mais jamais la France n’ira défendre le Japon ou Taïwan. Ce qui est dommage, c’est qu’on aurait pu considérer que la France faisait partie d’une grande alliance informelle, contre l’expansion chinoise, avec l’Australie ou les États-Unis.

À Paris, la pilule ne passe pas, malgré la promesse de massives indemnisations australiennes - sur la table des négociations. Et malgré un manque à gagner moins important que les 56 milliards affichés, puisqu’une grande partie de la production était assurée par des sous-traitants étrangers, notamment l’armement des sous-marins. En tout, 8 milliards “seulement” auraient dû atterrir dans les poches de Naval Group selon le contrat originel.

Les principales préoccupations de l’Élysée sont surtout économiques. À commencer par le maintien de l’emploi. Le contrat australien mobilisait 650 personnes en France (sur les sites de Cherbourg et de Lorient) et 350 en Australie, ainsi que de nombreux sous-traitants. Naval Group - qui emploie entre 15 000 et 16 000 salariés - va devoir décider quoi faire de cette main-d’œuvre… désœuvrée. Mais la rupture du contrat australien bien plus que ces 1 000 personnes.

L’industrie de l’armement emploie 113 000 personnes, selon un calcul de L’Obs. Les chiffres les plus récents de l'INSEE datent de 2007, mais excluent du calcul les salariés travaillant dans des entreprises produisant entre autres du matériel militaire, mais n’occupant pas eux-mêmes un poste lié à la production de matériel militaire.

Et si l’on veut continuer à les faire travailler, il faut des contrats”, note Philippe Le Corre. 

8,5 milliards d’euros d’excédent commercial en 2019

Or, “Les commandes nationales seules sont insuffisantes pour maintenir une industrie viable, indique Joseph Henrotin, politologue spécialiste des questions de défense. La France a besoin d’exportations de matériels pour pérenniser son propre modèle d’industrie de défense.

L’industrie militaire fait partie des principaux secteurs qui limitent le déficit de la balance commerciale française. Et depuis les années 1990, plus d’un tiers de son chiffre d’affaires provient en moyenne de ses exportations.

En 2019, elle a ainsi vendu à l’étranger 8,5 milliards d’euros de matériels de guerre de plus qu’elle n’en a achetés. Un chiffre à mettre en perspective avec celui de la balance commerciale française, qui, la même année, affichait un déficit de 57,9 milliards.

Le cas de Naval Group est emblématique : en 2019, il déclarait 5,3 milliards d’euros de prises de nouvelles commandes, dont 3 milliards à l’international.

Éco-mots

Balance commerciale

Différence entre le nombre de biens exportés et le nombre de biens importés. Si la valeur des exportations dépasse celle des importations, on dit qu’il y a excédent commercial ou que la balance commerciale est excédentaire ; si les importations sont supérieures aux exportations, le pays a un déficit commercial ou sa balance commerciale est déficitaire.

Les nécessaires économies d’échelle

Ils sont peu nombreux, les pays qui peuvent exporter de l’armement, ajoute Jean-Vincent Brisset. La recherche et développement coûte horriblement cher ; si l’on produit uniquement pour soi, si l’on s’interdit d’exporter, les coûts globaux explosent car ils ne sont plus dilués.”

Résumons : l’indépendance stratégique de la France dépend (entre autres) de sa capacité à produire son propre armement ; pour produire de l’armement, il faut en produire beaucoup, de manière à réduire la part des coûts fixes ; ce qui explique le fort niveau des exportations françaises.

Éco-mots

Économies d’échelle

Situation dans laquelle l’augmentation du nombre d’unités produites réduit le coût unitaire. Toute production implique un coût par unité, et un coût fixe : par exemple, le loyer du local utilisé pour produire. Plus on produit dans ce local, plus le coût du loyer est divisé et donc amorti pour chaque unité produite.

C’est la condition sine qua non d’une autonomie nationale, entendue comme la capacité à dépendre le moins possible d’États ou d’entreprises étrangères, acquiesce Joseph Henrotin. C’est particulièrement stratégique pour les sous-marins, parce que la dissuasion nucléaire française dépend en partie de la capacité à concevoir et produire ses propres sous-marins !"

Les transferts de technologie, danger pour les secrets industriels ?

La rupture d’un contrat portant sur les sous-marins a par ailleurs de quoi inquiéter les haut gradés français. Les engins que s’était engagé à livrer Naval Group n’étaient à quelques détails près que des versions diesel des Suffren, les sous-marins haut-de-gamme à propulsion nucléaire qui doivent remplacer au cours de la prochaine décennie les actuels classe Rubis en France. L’Australie a donc depuis 2016 eu accès à l’expertise française en matière de sous-marins.

Si vous organisez un transfert de technologie, s’alarme Philippe Le Corre, votre partenaire devient le détenteur du secret industriel. Il peut parfaitement le revendre. Si vous donnez la recette de quelque chose d’aussi sensible qu’un sous-marin, vous mettez en jeu votre souveraineté et votre indépendance.

Éco-mots

Transfert de technologie

Processus qui désigne la transmission à l’industrie de découvertes issues de la recherche et développement, afin de les commercialiser sous forme de nouveaux produits. En l’occurrence, la France a transféré sa technologie en matière de sous-marins nouvelle génération à l’industrie australienne.