Débat. Est-ce à l’Union européenne de financer la reconstruction de l’Ukraine ?
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Débat. Est-ce à l’Union européenne de financer la reconstruction de l’Ukraine ?

Pages animées par l'Institut Open Diplomacy
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Elle doit commencer maintenant, déclarait dès octobre 2022 le chancelier allemand Olaf Scholz, alors que la guerre battait son plein. Cette reconstruction coûtera de 750 à 1 000 milliards de dollars et les entreprises occidentales commencent à se positionner pour les futurs marchés publics. La production d’électricité sera le premier grand chantier.

teteB.png« Non, c’est à la Russie de payer pour son agression »

Ulrich Bounat, Fellow de l’Institut Open Diplomacy

« Avec les destructions massives causées par l’invasion et les bombardements russes et un PIB en baisse de 35 % en 2022, les besoins en financement de l’Ukraine sont énormes : au moins trois milliards d’euros d’aide financière seront nécessaires en 2023, et il faudra une enveloppe d’au moins 600 milliards d’euros pour la reconstruction.

L’Europe y prend sa part, à juste titre, en couvrant notamment 50 % des besoins mensuels l’an prochain. Mais elle ne pourra supporter seule le coût financier de la reconstruction. D’ailleurs, où récupérer une telle somme ?

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La première idée serait de faire payer l’agresseur. Utiliser une partie des 300 milliards de dollars d’avoirs russes bloqués en Occident, sans compter ceux des oligarques, serait une mesure juste. Après tout, ce n’est pas à la communauté internationale de supporter le coût des décisions prises au Kremlin, qui devra payer la facture de ses frappes sur les infrastructures critiques de l’Ukraine.

Il faudra pour cela des aménagements législatifs, que la Commission semble encline à effectuer rapidement. Cette mesure pourrait aussi servir d’avertissement aux autres régimes kleptocratiques, prompts à placer leur argent mal acquis dans les banques et les économies occidentales. Néanmoins, ces saisies seront très probablement contestées en justice par l’État et les oligarques russes, ce qui pourrait retarder la récupération des sommes.

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Pour éviter tout retard préjudiciable à la reconstruction de l’Ukraine et éviter de faire supporter à l’UE l’ensemble des frais dans l’intervalle, une aide internationale, financée par les institutions internationales et des pays partenaires, sera donc impérative. Les États-Unis se sont déjà engagés à fournir 1,5 milliard de dollars par mois à l’Ukraine en 2023.

Mais il faudra bien plus et les sommes à décaisser pour ce plan Marshall 2.0 nécessiteront une intervention des principaux bailleurs de fonds mondiaux. Non seulement pour absorber son coût, mais aussi pour apporter une expertise et un accompagnement dans la collecte et l’utilisation des fonds.

Mobiliser la communauté internationale montrerait aussi au Kremlin que les guerres néocoloniales sont des pratiques révolues rejetées par l’écrasante majorité des pays, comme en témoignent les votes condamnant l’agression russe en Ukraine à l’assemblée générale de l’ONU. »

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Éco-mots

Oligarque 

Personnes puissante, membre d’une oligarchie, c’est-à-dire d’un pouvoir politique détenu par un petit nombre d’individus. Le terme fut longtemps utilisé pour qualifier la République romaine antique. Il a été remis à l’ordre du jour dans les années 1990 à propos de la Russie post-soviétique.

teteA.png« Oui, car nous avons amorcé le processus d’adhésion »

Mathilde Viart, Junior Fellow de l’Institut Open Diplomacy, cheffe de la délégation française au Y7 de Berlin (2022)

« La guerre russe en Ukraine conduit à des destructions massives, notamment des infrastructures ukrainiennes : de transport avec les bombardements des ports de la mer Noire ; d’électricité, avec des millions d’Ukrainiens plongés dans le noir et le froid.

Des premières estimations du coût de la reconstruction du pays ont été proposées : le gouvernement ukrainien l’estime à 750 milliards de dollars ; la Banque européenne d’investissement à 1 100 milliards d’euros et la Banque mondiale à 600 milliards d’euros. Quel que soit le coût exact, les sommes en jeu sont telles que l’Union européenne ne pourra pas financer seule la reconstruction de l’Ukraine.

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Il sera nécessaire de mobiliser l’ensemble de la communauté internationale, via des aides bilatérales et multilatérales, publiques et privées. Des engagements ont déjà été pris à cet égard : par exemple, l’UE versera 18 milliards d’euros à l’Ukraine en 2023 dans le cadre du plan Rebuild Ukraine et la Suisse a promis une aide de 100 millions de francs suisses versés d’ici fin 2023.

Au sein de ce financement international indispensable, l’UE a un rôle singulier à jouer dans le financement de la reconstruction. Lors du Conseil européen des 23 et 24 juin derniers, l’Union a accordé à l’Ukraine le statut de candidat à l’adhésion. Sur le plan technique, le processus prendra du temps, mais il constitue une opportunité de renforcer les relations entre l’UE et l’Ukraine, de tisser des liens nouveaux et approfondis, notamment sur le plan géopolitique.

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Il s’agit non seulement d’accompagner l’Ukraine sur la voie du respect des critères de Copenhague (notamment en matière de lutte contre la corruption, de garantie de l’État de droit, de prospérité économique, etc.), mais aussi et surtout de dépasser ce débat technocratique pour former un ensemble géopolitique et géostratégique, une “Europe puissance” qui doit savoir inclure ses voisins dans une projection européenne à l’international.

Nous voyons en effet chaque jour la confirmation de la pertinence de cette Europe géopolitique. L’Union ne peut être crédible sur ce point qu’en jouant un rôle de premier plan dans le financement de la reconstruction de l’Ukraine.

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La méthode employée par l’UE dans ce cadre pourra même refléter les valeurs européennes : respect de la souveraineté de l’Ukraine (qui, en dernier ressort, restera souveraine sur l’utilisation des fonds qu’elle recevra), respect de normes sociales et environnementales ambitieuses dans le cadre des appels à projets. »

Éco-mots

Technocratique

Système politique où prédominent les techniciens, spécialistes et experts dans la prise de décision. Le terme est en général utilisé avec une connotation péjorative pour dénoncer un certain type de pouvoir légitimé par la technique, par opposition au pouvoir légitimé par les citoyens, ce qui la rendrait incompatible avec la démocratie.