Espagne : la hausse du Smic a-t-elle détruit de l'emploi ?

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Espagne : la hausse du Smic a-t-elle détruit de l'emploi ?

Trois ans après une hausse importante du salaire minimum décidée par le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez, la Banque d'Espagne a publié une étude sur les conséquences de cette augmentation sur l'emploi en 2019. Le bilan est plus que mitigé. 

Le 12 décembre 2018, Pedro Sanchez, Premier ministre socialiste espagnol annonce une hausse de 22 % du salaire minimum, du jamais vu depuis 1977. Trois ans plus tard l'étude de la Banque d'Espagne, publiée mardi 7 juin, dresse un bilan plutôt critique de cette forte hausse du salaire minimum et de ses effets destructeurs sur l'emploi. Un constat qui divise les économistes.

Une hausse au détriment des métiers au plus bas salaire 

« Le problème des crises en Espagne est qu’elles se surmontent au détriment des déciles les plus bas dans la distribution des salaires, soit les populations les plus pauvres », fait valoir Marcel Jansen, professeur spécialisé en analyse économique à l’Université Autónoma de Madrid, critique de cette augmentation.

Dans le cas de la hausse du Smic en 2019, la Banque d’Espagne estime qu’elle a provoqué au cours de la même année une perte du nombre de postes de travail entre 0,6 % et 1,1 %, soit entre 94 000 et 172 000 emplois. Ce recul a été particulièrement ressenti chez les travailleurs moins qualifiés, dont le salaire est compris entre 900 et 1 250 euros net mensuels.

Dans le contexte d'une hausse du Smic, les coûts de l’entreprise augmentent aussi, et ce sont les travailleurs peu qualifiés qui sont les plus vulnérables aux licenciements. 

Problème : ils sont très nombreux en Espagne. D’après l’étude réalisée par la Fondation Nationale pour la formation au travail, la proportion de travailleurs peu qualifiés entre 26 et 64 ans y atteint 40,9% de la population totale, pratiquement le double du pourcentage moyen européen (22,5%). 

« Sachant que le marché du travail espagnol se caractérise par des salaires bas, des niveaux de productivité faibles et une grande précarité, une hausse du Smic très rapide peut avoir davantage d’effets collatéraux que dans d’autres pays. C'est ce qui s'est passé suite à la hausse de 2019 », analyse Marcel Jansen. 

Et le Smic étant, en Espagne comme en France, universel, il est parfois décorrélé de la réalité économique locale. « Le montant reçu est donc le même que vous soyez une personne de 18 ans, sans diplôme universitaire, dans un village en Andalousie, où le coût de la vie est moins cher ou que vous soyez un adulte de 30 ans ayant fini vos études et résidant à Madrid. »

Une hausse trop rapide 

Si par le passé le Smic a déjà connu des augmentations, comme en 2017 quand le gouvernement du conservateur Mariano Rajoy avait augmenté le salaire minimum de 8 %, Marcel Jancen qualifie la hausse de 22 % de « brutale »

« Cette augmentation a cassé l’accord commun entre les interlocuteurs sociaux et l’État d’atteindre progressivement l’objectif de rapprocher le salaire minimum à 60 % du salaire médian, qui permettrait de voir des effets positifs dans l’emploi. »

« Il est très dangereux d’utiliser le salaire minimum pour faire un coup politique, car les conséquences affectent les plus précaires », poursuit l’économiste hollandais. 

Pour Juan Dolado, professeur agrégé en économie à l’université Carlos III de Madrid, il ne faut malgré tout pas renoncer à toute augmentation du salaire. Seulement faire attention au rythme des augmentations. « La destruction d’emplois ne se produit que quand la hausse du salaire minimum se fait trop vite », explique-t-il. 

Et de critiquer l’étude de la Banque d’Espagne, car elle « ne se concentre que sur l’aspect négatif de la hausse du Smic sur l'emploi, mais oublie tout le reste », comme les conséquences positives pour le pouvoir d'achat des salariés.

« Le rapport indique que la probabilité de perdre son emploi suite à la hausse du Smic de 2019 est comprise entre 2 % et 3 %. Mais même si sur les 1,7 million de personnes qui reçoivent le Smic, 2 % des travailleurs ont perdu leur emploi, cela signifie que plus de 1,6 million d'Espagnols ont vu leur salaire considérablement augmenter. » 

« C’est comme si on écrivait un rapport sur les effets secondaires des vaccins, sans mentionner qu’ils permettent d’immuniser la population face au Covid-19 », conclut-il.