Les JO de Tokyo seront-ils les moins rentables de l’histoire ?

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Les JO de Tokyo seront-ils les moins rentables de l’histoire ?

Reportés d’un an, sans spectateurs et en plein état d’urgence sanitaire, les JO de Tokyo sont partis avec de lourds handicaps financiers. Mais ils ne seront pas forcément les moins rentables de l’histoire.

Tribunes vides, report, sponsors qui se retirent… Les JO de Tokyo multiplient les mauvaises nouvelles économiques à cause de la pandémie. De quoi en faire les jeux les moins rentables et les plus coûteux de l’Histoire ?

Non, répond catégorique l’économiste du sport Luc Arrondel, professeur à la Paris School of Economics. Certains parlent des Jeux les plus chers, mais ce ne sont pas les chiffres que j’ai. Les Jeux d’hiver de Sotchi ont coûté 55 milliards d’euros à la Russie, ceux de Pekin ont coûté 41 milliards à la Chine en 2008. Il y aura évidemment des pertes. Mais le déficit n’atteindra jamais celui des Jeux d’Athènes en 2004 par exemple.

En 2013, le rapport d’évaluation du Comité International Olympique (CIO) fixait le coût des Jeux Olympiques de Tokyo à 7,3 milliards d’euros. Huit ans après, la facture officielle est de 15,4 milliards d’euros. Si les JO de Tokyo ont, comme de nombreuses Olympiades avant eux, coûtés plus qu’estimés au départ, la facture finale reste largement inférieure aux Jeux russes ou chinois.

Ce dépassement de budget de 210 % est supérieur à ceux qu’ont pu connaître les organisateurs précédents. En moyenne, les Olympiades dépassent leur budget de 172 %, selon une étude de l’université d’Oxford.

Un surcoût qui n’est pas illogique, tant les vents contraires se sont abattus sur l’organisation japonaise.

Des dépenses liées au Covid-19

Le problème est que la pandémie coûte cher”, explique Michaël Tapiro, directeur de Sport Management School. “Même si, dans presque toutes les Olympiades, le coût réel est supérieur au coût théorique, qui est celui que proposent les pays pour obtenir l’organisation des Jeux, cette année l’effet pandémie fait que les coûts pourraient au final arriver à 20 milliards d’euros.

En plus des dépenses typiquement destinées à l’organisation de cette compétition sportive, comme la construction d’infrastructures ou la rénovation de stations de métro, les organisateurs de Tokyo 2020 ont dû s’adapter à la crise sanitaire et reporter les Olympiades d’un an.

Dans un article publié sur le site de la chaîne de télévision japonaise FNN, l’économiste Toshihiro Nagahama explique que ce seul report a coûté 2,1 milliards d’euros.

À ce chiffre s’ajoutent les 7,7 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) qui ont été dépensés dans la mise en place d’un état d’urgence sanitaire depuis le 8 juillet et qui va durer jusqu’au 22 août.

La récente décision d’organiser pratiquement toutes les épreuves sportives en huis clos a également eu un impact économique, qui pourrait atteindre jusqu’à 1,5 milliard d’euros selon Takahide Kiuchi, économiste en chef de l’Institut de recherche du groupe financier Nomura.

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Le huis clos suppose le remboursement des billets des 600 000 spectateurs. Auquel s’ajoutent les touristes sportifs qui ne se seront pas déplacés, entraînant “une perte de 15 à 20 % des recettes de billetterie et merchandising qui provenait de la consommation sur place”, détaille Michaël Tapiro.

Sans dépenses des spectateurs, c’est directement l’économie nippone qui est impactée car “pour un pays organisateur, ces dépenses lui permettent d’avoir un coefficient multiplicateur sur son économie nationale”, expose Luc Arrondel.

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Les JO ne sont quasiment jamais une opération rentable, mais plutôt un exercice de soft power qui entraîne des retours sur investissement positifs au long terme. Les pays qui répondent à l’appel d’offres le savent et souhaitent surtout les organiser dans le cadre d’un 'nation branding'.
Luc Arrondel,

Professeur à la Paris School of Economics

Éco-mots

Coefficient multiplicateur

Le multiplicateur budgétaire correspond au phénomène selon lequel l’augmentation de la dépense publique dans un pays a pour conséquence une augmentation plus que proportionnelle de la production dans ce même pays.

Mais malgré cet enchaînement d’évènements négatifs imprévisibles, la candidature japonaise est restée moins coûteuse que les Jeux de Sotchi ou de Pékin et a évité de tomber dans les travers qu’ont connus des organisations antérieures.

Athènes 2004 a été un immense gouffre financier car il y a aussi eu une mauvaise gestion des infrastructures, juge Michaël Tapiro. Ce n’est pas le cas de ces Jeux 2020, où les installations vont tenir la route. Cela reste une fenêtre vers l’avenir.

Les JO de Tokyo ne seront jamais le fiasco financier d’Athènes, qui a fait beaucoup de mal à l’économie grecque, ni les JO d’été de Montréal en 1976 où ce sont les contribuables canadiens qui ont épongé le déficit, confirme Luc Arrondel.

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Un effet positif de long terme incertain pour le Japon

Le vrai risque pour Tokyo 2020, c’est finalement la possible absence de retombées positives dans le futur. “Les JO ne sont quasiment jamais une opération rentable, mais plutôt un exercice de soft power qui entraîne des retours sur investissement positifs au long terme, ajoute l’économiste. Les pays qui répondent à l’appel d’offres le savent et souhaitent surtout les organiser dans le cadre d’un 'nation branding'. Et c’est ça qui est réellement impacté cette année.

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Éco-mots

Nation branding

Expression qui définit la capacité d’un pays à promouvoir sa "marque" à l’international. L’image que le pays renvoie dans la perception des entreprises nationales à l’étranger.

Michaël Tapiro confirme. “Sur ces Jeux, la question qui se pose est vraiment celle des effets à long terme. Au-delà de la question financière, c’était une fenêtre unique pour promouvoir le Japon, son histoire et sa culture.

Organiser les JO peut en effet servir pour “mettre une ville sur la carte du monde et y développer le tourisme”, selon une étude du Journal for Economics perspective. Le meilleur exemple, est celui de Barcelone, qui a accueilli les JO en 1992 avant de devenir par la suite l’une des destinations touristiques les plus populaires d’Europe. Le Japon peut-il en bénéficier ?

“Les Olympiades permettent de développer une image à l’internationale qui donne envie de venir visiter le pays postérieurement, explique Luc Arrondel. Cette année, sans touristes ni spectateurs locaux, les JO de Tokyo sont forcément associés à la pandémie.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles Toyota, partenaire historique du CIO, a décidé deux jours avant le début des JO de ne pas diffuser ses publicités pendant toute la période de compétition.

L’image que le monde gardera de ces Jeux sera primordiale pour faire le bilan économique complet de Tokyo 2020. Mais face aux coûts et risques croissants, les grandes métropoles mondiales ne se pressent plus pour organiser les Jeux.

Tokyo était en concurrence avec d’autres villes. Aujourd’hui les seuls candidats à avoir répondu à l’appel d’offres pour l’avenir sont Paris et Brisbane en Australie, ce qui prouve que les pays ne se battent plus pour accueillir les JO”. Trop cher le soft power ?

Des conséquences sur Paris 2024 ?

Il est fort probable que Tokyo ait un effet sur les prochaines olympiades Paris 2024 parce que les sponsors et les chaînes de télévision, tels que Toyota, investissent sur des périodes longues qui englobent plusieurs Olympiades. Il y aura sans doute des renégociations, des ajustements légitimes”, analyse Michaël Tapiro.