L'inflation n'effraie plus la BCE, elle change sa politique monétaire

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L'inflation n'effraie plus la BCE, elle change sa politique monétaire

Avec la sortie de crise liée au Covid-19, plane l’incertitude concernant le pouvoir d’achat des Européens. La BCE vient justement d’ajuster sa politique monétaire. Désormais, si les prix viennent à augmenter, et donc le pouvoir d’achat à baisser, la BCE laissera faire… Pour le bien des Européens ?

Le 8 juillet, l’institution a dévoilé lors d’une conférence de presse sa nouvelle stratégie monétaire après une année particulièrement difficile qui l’a obligée à assouplir sa politique auprès des États européens. Elle prévoit notamment un assouplissement de la cible d’inflation à 2 %.

Éco-mots

Inflation

L’inflation correspond à une hausse des prix généralisée, qui conduit à une perte de pouvoir d’achat de la monnaie. On achète moins de choses avec autant de monnaie.

Les plus grosses banques centrales mondiales ont été élaborées selon deux grands principes : l’indépendance et la gestion de l’inflation. Traditionnellement, les banques centrales ont donc pour objectif le contrôle de la masse monétaire.

Pour cela, elles disposent de deux leviers. La BCE peut décider d’augmenter les taux directeurs, c’est-à-dire les taux auxquels elle prête aux banques nationales. Ces dernières réduisent alors le nombre de prêts accordés ou en augmentent les prix. Dans les deux cas, on assiste à un ralentissement de la consommation, de l’investissement et de l’épargne des ménages et des entreprises. La BCE peut aussi décider de racheter les dettes publiques et privées pour fournir plus de monnaie aux pays.

Depuis sa création en 1998, elle se donne pour objectif de maintenir l’inflation à un niveau proche mais inférieur à 2 %. Cet objectif semble désormais dépassé alors que l’Europe a vécu ces dernières années une période à tendance déflationniste et que l’heure est à la reprise après la crise sanitaire. Désormais, la BCE n’interviendra que si une inflation supérieure à 2 % se maintient à moyen terme. Sa nouvelle stratégie consiste donc à se laisser plus de temps avant d’agir sur le marché en cas d’inflation trop importante.

Ne pas brider la reprise

Un changement de politique qui s’explique après la pandémie de Covid-19 : alors que la croissance repart, une hausse des taux directeurs pourrait venir brider la reprise en contractant la demande.

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Pendant la crise sanitaire, de nombreux pays se sont fortement endettés afin de soutenir leur économie. L’écart du taux d’endettement entre les pays européens a atteint parfois 20 points de pourcentage.

Sans politique européenne budgétaire commune possible, la politique monétaire, c'est à dire le contrôle de l’inflation via celui de la masse monétaire est le levier sur lequel peut jouer la BCE pour tenter de réduire les dettes trop importantes de certains États, explique Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste au Bureau d’informations et de prévisions économiques (Bipe).

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Avec cette annonce symboliquement forte, la BCE continue d’étendre son mandat au-delà de la seule limitation de l’inflation, estime l’économiste. Mais ce virage concerne principalement les États. Les entreprises et les marchés financiers n'en seront que très peu impactés. 

Des politiques loin de l’économie réelle

Pour Stéphanie Villers, économiste à Malakoff Humanis, l’absence de réaction des marchés financiers est le signe que cette annonce est un « détail » qui n’entraînera sûrement que « des changements à la marge ».

Le quotidien des entreprises ne s’en trouvera pas non plus directement affecté.  « Les politiques de la BCE n’agissent pas directement sur l’économie réelle. Elles concernent seulement le financement des banques centrales européennes mais n’agissent pas sur les entreprises », commente Rémi Bourgeot, économiste et chercheur associé à l’Institution des relations internationales et stratégiques (Iris).

Il souligne néanmoins « les effets pervers habituels des politiques de relance monétaire en général » au-devant desquels : « la création de bulles immobilières, la distorsion des prix et l’apparition d’entreprises “zombies” profitant des taux d’intérêts bas ».

Éco-mots

Entreprise zombie

Entreprise dont les recettes ne permettent pas de rembourser les intérêts de la dette et doit continuellement emprunter afin de poursuivre son activité.

Pour limiter la déconnexion des politiques de la BCE avec l’économie réelle, l’instance a décidé, début juillet, d’inclure les prix de l’immobilier, jusque-là absents des calculs du taux d’inflation. Il est déterminé sur la base de la hausse moyenne des prix de certains produits et services consommés par les ménages dont feront désormais partie les prix des logements.

Avec ces récentes annonces, la BCE s’éloigne des dogmes habituels eût égards aux conditions exceptionnelles auxquelles les pays européens ont récemment dû faire face. Sa volonté d’évoluer en dehors de son mandat fait échos aux décisions de la Fed étatsunienne un an avant elle. Mais elle pourrait avoir du mal à justifier ce choix : au contraire de la banque centrale américaine, seul le maintien de l’inflation figure à son mandat.