Pénuries au Royaume-Uni : Brexit ou Covid, à qui la faute ?

Monde

Pénuries au Royaume-Uni : Brexit ou Covid, à qui la faute ?

Stations d'essence fermées, rayons de supermarchés à moitié vides... Le Royaume-Uni vit au rythme de la pénurie en cet automne. La faute au Brexit ou à la reprise économique post-covid ?

Toute journée de labeur mérite réconfort. Dans cet étroit caviste du West End, un quartier gentrifié de la ville écossaise de Glasgow, on croit ce jour-là y trouver son bonheur : un rosé bien frais pour profiter de la fin de la journée. Mais au comptoir, c'est le désenchantement.

Le breuvage tant attendu n'est pas disponible à la vente. Les réserves sont vides et tout ça, c'est « à cause du Brexit » clame l'une des employées. Une scène désormais courante au Royaume-Uni. À quelques rues de là, au supermarché Lidl, certains clients peinent par exemple à se procurer du poulet, dans des rayons habituellement plein à craquer.

Difficile d'être passé à côté de ces désagréments que vivent en ce moment de nombreux Britanniques. Ces récits de pénuries font la Une des médias français et d'Outre-Manche depuis plusieurs mois. Une partie de la population les attribue à la sortie de l'Union européenne, une autre à la pandémie de COVID-19. Mais avant de trouver le coupable, de quoi parle-t-on concrètement ?

Pénurie d'essence et de chauffeurs routiers

Le plus spectaculaire, c'est probablement la pénurie d'essence débutée fin septembre. Depuis un peu plus de deux semaines l'or noir vient à manquer dans certaines stations du pays. L'économiste Douglas McWilliams, vice-président du Centre for Economics and Business Research, confirme : « il faut y penser à deux fois avant de voyager car on n'est pas sûr d'avoir assez d'essence pour finir le trajet. »

La cause initiale ? Un manque de chauffeurs routiers pour effectuer les livraisons. Selon la Road Haulage Association, le Royaume-Uni aurait en effet besoin de 100 000 professionnels de la route supplémentaires.

Un problème amplifié par un classique du genre, le concept de prophétie auto-réalisatrice : à l'annonce des premiers manques et d'une potentielle crise, les gens paniquent et, pour essayer de reprendre contrôle sur la situation, achètent plus que de raison. C'est ce qu'il s'est passé ici, avec un pic d'activité le 24 septembre : ce jour-là, les ventes d'essence ont presque doublé dans le pays.

La couverture médiatique de l'événement, comme les images de files de voiture se précipitant à la pompe, ne font qu'amplifier le phénomène. Cette situation, que l'on retrouve parfois en France (comme par exemple avec la grève des chauffeurs routiers de 2017), tient donc aussi bien de la psychologie humaine que de l'économie. « Mais ça devrait se terminer », assure Douglas McWilliams, confiant. En effet, l'armée britannique a été réquisitionnée pour conduire des camions-citernes et aider à un retour à la normale.

Cette faille dans le processus de distribution et le manque de professionnels de la route affectent de nombreux autres secteurs, dont ceux des produits de consommation courante. Les rayons alimentaires des supermarchés, ou encore la restauration rapide, sont régulièrement touchés par des problèmes d'approvisionnement. Certains représentants de l'industrie craignent même de manquer de sapins, de dindes ou encore de jouets pour les fêtes de Noël.

Armée, pénurie alimentaire, menace sur les fêtes de fin d'année : si ce vocabulaire dessine un imaginaire de la catastrophe, une écrasante majorité de produits est toujours disponible à la vente. « Les gens, disons, raisonnables, peuvent avoir ce qu'ils veulent la majorité du temps », avance Douglas McWilliams. Son confrère, le professeur d’économie au King’s College de Londres, Jonathan Portes, confirme : « Le Royaume-Uni n'est pas (encore) en crise ; il n'y a pas d'émeutes et nous n'allons pas mourir de faim ».

En attendant, une autre pénurie à l'origine de nombreux dysfonctionnements ne semble pas prête de s'arrêter : celle de la main d'œuvre. Comme pour le transport routier, l'hôtellerie, le secteur de la restauration ou encore celui du divertissement manquent de bras. Le nombre de postes vacants au Royaume-Uni a atteint 1,1 million entre juillet et septembre selon l'Office for National Statistics, le niveau le plus élevé depuis le début des enregistrements en 2001.

Enfin, pour Douglas McWilliams, et c'est peut-être le plus important pour lui, il y a la crise des matières premières. Une entreprise de bâtiment va par exemple avoir beaucoup de mal à se fournir en matériaux de construction.

De ce côté, le monde entier semble touché et ce, à des degrés divers, à cause de la pandémie de COVID-19. « En s’approvisionnant notamment au Moyen-Orient, les entreprises font face à deux problèmes : les délais d’envoi se sont allongés et leurs coûts ont explosé. » C'est le cas au Royaume-Uni mais aussi en Allemagne, où le secteur de l'industrie est particulièrement dépendant des exportations et redoute de lourdes conséquences économiques.

Pénuries de main d'œuvre, de matières premières, de produits de consommation courante, d'essence : le Royaume-Uni semble avoir touché le jackpot. Douglas McWilliams reprend le fameux roman d'Agatha Christie, Crime de l'Orient-Express, comme métaphore pour souligner la complexité d’un tel imbroglio économique.

Dans cette histoire, le détective Hercule Poirot enquête alors sur un meurtre à bord d'un train. Après plusieurs heures de recherche, celui-ci découvre qu'il n'y a pas un, mais plusieurs meurtriers. L'ensemble des passagers est coupable. « La situation dans laquelle nous sommes est en quelque sorte celle-ci », estime l'économiste. 

Ces pénuries peuvent donc être attribuées à différents facteurs à la fois, comme le bouleversement du système logistique mondial durant la pandémie de COVID-19, l’équilibre précaire de certains secteurs économiques ou encore, tout simplement, le Brexit.

Dans de nombreux cas, ce dernier a en effet exacerbé des problèmes déjà existants au Royaume-Uni, créant par exemple de lourdes barrières douanières, une incertitude politique ou des règles d’immigration très contraignantes. 

Quiconque clame que le Brexit n'a rien à voir avec tout ça est dans le faux.
Douglas McWilliams,

Économiste, vice-président du Centre for Economics and Business Research

Le Brexit, un catalyseur

Ainsi, si la crise des chauffeurs routiers n'est pas entièrement liée à la sortie de l'Union européenne (mauvaises conditions de travail, image négative, etc.), celui-ci en a été le catalyseur. Une enquête du média The Grocer résume bien la situation : « (…) les conducteurs européens sont devenus un élément essentiel de l'industrie, complétant la main-d'œuvre et offrant une élasticité en période de demande accrue. »

Le départ massif de travailleurs étrangers lors de la pandémie et de la sortie de l'Union européenne, les difficultés de recrutement ont, en quelque sorte, asséné le coup de grâce. « D'autres pays européens, alors qu'ils manquent aussi de chauffeurs de poids lourds, ne semblent pas connaître le même niveau de perturbations », observe Jonathan Portes. C'est le cas de la Pologne par exemple, avec un manque estimé à 120 000 chauffeurs routiers.

Ayant pourtant voté « oui » à la sortie de l'Union européenne, Douglas dénonce de son côté « sa mauvaise gestion ». Pour lui, « quiconque clame que le Brexit n'a rien à voir avec tout ça est dans le faux. Même si ça avait bien été géré – il semble que ça n'ait pas été le cas – il y a aurait eu des conséquences similaires. »

« Le gouvernement n'a pas de stratégie économique »

Malgré tout, l'économie britannique est-elle vraiment en train de pâtir du Brexit ? Pour Jonathan Portes, « les principales inconnues concernent l'économie mondiale – prix du pétrole, taux d'intérêt mondiaux, etc. C'est pourquoi il est difficile de prédire exactement ce qui se passera à court terme, avance le professeur d'économie. Même si nous pouvons encore être raisonnablement confiants quant à nos prévisions à long terme sur l' impact du Brexit. »

C'est-à-dire une baisse des échanges commerciaux avec l’Union européenne et une réduction significative, sans être catastrophique, de la croissance du pays.

En attendant, nombreux sont les hommes et femmes politiques à essayer de tirer les frais d'une telle situation. En premier lieu, Boris Johnson, Premier ministre britannique. Insatiable optimiste, la sortie de l’Union européenne est pour lui une bénédiction. Les salaires des chauffeurs routiers sont en hausse et des milliers de visas temporaires ont été débloqués pour tenter de résoudre la crise : alors pourquoi s’inquiéter ?

L’objectif de cet héritier autoproclamé de Margaret Thatcher consiste ainsi à transformer le slogan politique « Global Britain » en véritable stratégie post-Brexit. C’est-à-dire que le Royaume-Uni devienne une véritable puissance mondiale sans l’appui de l’UE, tant sur le plan diplomatique qu’économique. Pour lui, les problèmes qui en découlent font simplement partie de « la croissance et du renouveau » du modèle britannique.

Pour Jonathan Portes, « le refus du gouvernement d'accepter le rôle du Brexit a été remplacé par une stratégie plus agressive, notamment la mise en cause de la France et de l'Union Européenne. Celle-ci serait sage de l'ignorer. » Brexiter assumé, Douglas McWilliams estime a contrario que ceux-ci ont leur part de responsabilité dans la situation actuelle. « C'est très rare d'avoir une dispute où personne n'est à blâmer. » Une récente analyse du Guardian fait en effet état des piètres relations entre la France et le Royaume-Uni.

« Le gouvernement britannique n'a pas de stratégie économique, estime enfin Jonathan Portes. Sa stratégie politique est de jouer sur les deux tableaux – le Brexit ne cause pas ces problèmes et, en même temps, ils font partie d’un plan de restructuration de l'économie post-Brexit. Reste à voir si cela est une stratégie durable. »