Faire payer le gaz en rouble, quel est l’intérêt du coup de poker de Poutine ?

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Faire payer le gaz en rouble, quel est l’intérêt du coup de poker de Poutine ?

Vladimir Poutine veut que les livraisons de gaz russe soient payées en rouble par les pays importateurs. Pourquoi ? Est-ce possible ? Pour l’Éco vous l’explique.

Le chef du Kremlin a décidé de taper du poing sur la table pour contrer les sanctions imposées par les pays occidentaux. Le 31 mars dernier, Poutine a officialisé, dans un décret, que les pays qui importent du gaz russe devront le payer en rouble à partir du 1er avril. Delai repoussé depuis, au 1er mai.

L’objectif premier de ce décret est de soutenir le cours du rouble, mis à mal depuis le début du conflit en Ukraine. Début mars, un dollar s’échangeait contre 155 roubles (160 roubles contre un euro). En date du 3 mai, un dollar s’échange contre 70 roubles (76 pour un euro), soit le même montant qu’avant la guerre.

Le 27 avril dernier, Gazprom (principal fournisseur de gaz russe) a annoncé suspendre l’approvisionnement en gaz de la Pologne et de la Bulgarie tant que ces pays n’auront pas payé en rouble.

Le cours d’une monnaie est déterminé par l’offre et la demande. Pour soutenir le cours d’une monnaie, il faut vendre de la monnaie étrangère, par exemple le dollar, pour acheter des roubles en échange. La demande de rouble augmente et fait monter mécaniquement son cours.

À la suite des sanctions mises en place par les Occidentaux, la Russie ne pouvait plus soutenir le cours de sa monnaie car ses réserves en monnaies étrangères ont été gelées. C’est pourquoi le président russe exige désormais des « pays hostiles » qu’ils payent leurs importations de gaz en rouble.

Objectif et mise en place

La nouvelle règle vise trois objectifs, selon Olivier Marty, économiste et enseignant à Science Po. « Le premier est évidemment de soutenir le rouble. Le second est de reconstituer un stock de devises étrangères pour par exemple les redistribuer aux importateurs russes qui les utilisent pour acheter des produits européens ou dans d’autres régions du monde. Troisième mission de ce décret : de diviser l’Europe. » Poutine sait que les pays européens sont très dépendants de son gaz. Les importations de gaz russe représentent 40 % des importations totales de gaz en Europe. Des pays comme l’Autriche, la Tchéquie, ou encore la Lettonie en dépendent à plus de 90 %. L’Allemagne importe quant à elle 55 % de son gaz de Russie. Le Kremlin menace de couper ces approvisionnements si les pays européens refusent de payer en roubles.

Poutine indique dans son décret que les pays importateurs de gaz ne paieront pas directement en rouble. Ils paieront leur facture en euros ou en dollars auprès de GazpromBank, banque rattachée au géant énergétique russe Gazprom. Celle-ci n’est pas touchée par les sanctions européennes, ce qui rendra les transactions possibles.

GazpromBank reversera ensuite l’intégralité des devises étrangères à la Banque Centrale (BC) russe qui, elle, est coupée du système bancaire mondial. La BC de Russie pourra alors décider de stocker ses réserves ou de les vendre contre de la monnaie nationale russe pour soutenir le cours du rouble.

Embargo ou pas embargo ?

La décision de Poutine irrite les pays occidentaux. Pour Emmanuel Macron « il s’agit d’une violation des contrats » et il appelle à ne pas acheter de gaz russe. Robert Habeck, ministre allemand de l’Économie et du Climat, au nom des pays du G7 demande « aux entreprises concernées de ne pas répondre à la demande de Poutine ».

Ce bras de fer a poussé l’Union Européenne (UE) à mettre en place un embargo sur le charbon russe à partir d’août. Les eurodéputés se sont prononcés en majorité pour une résolution en faveur d’un embargo « total et immédiat » sur les importations « de pétrole, de charbon, de combustible nucléaire et de gaz russes ». Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a également laissé entrevoir un élargissement de cet embargo sur le pétrole, et potentiellement sur le gaz.

Remplacer le gaz russe n’est pas une tâche aisée. Le gaz naturel liquéfié (GNL) est une alternative envisagée par l’UE pour remplacer son homologue russe. Mais il est plus cher, plus polluant et est compliqué à acheminer dans les pays européens car les ports ne disposent pas souvent des infrastructures nécessaires pour traiter ce GNL. « Il faudrait que l’on construise quatre fois nos capacités actuelles pour pouvoir remplacer le gaz russe par du GNL américain ou nigérien » confie Jacques Sapir, économiste et expert de l’économie russe, dans une émission de Sud Radio. L’Europe se retrouve donc dans l’impasse.

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La résistance du rouble ne fait pas tout

La résistance du rouble est a priori bon signe pour l’économie russe. Pourtant, c’est trompeur : il s’agit plutôt d’un état de maintien en coma artificiel de l’économie russe, ce qui ne change pas les perspectives catastrophiques à moyen terme.

Une baisse de 10 % du PIB russe est à prévoir selon la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) pour l’année 2022. Il faut remonter 30 ans en arrière pour pouvoir observer une telle récession (crise des années 90 en Russie après la chute de l’URSS).

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La Deutsche Bank prévoit pour la Russie une récession de 8 % mais surtout un pic d’inflation à 25 %, soit le plus haut taux d’inflation depuis 1998. Le porte-monnaie des citoyens russes risque d’être mis à mal, avec des risques d’agitation sociale.

De plus, la Russie demeure un pays très dépendant des importations occidentales. Le pays importe en grande partie du matériel de transport et d’équipements industriels (47,6 % de ses importations totales), des produits pharmaceutiques et chimiques (18,3 %), ou encore des produits métalliques (7,9 %). Il faut s’attendre à des embargos sélectifs de la part des Occidentaux pour faire pression sur le Kremlin.

Les conséquences de toutes les actions mises en place par les Occidentaux sont difficiles à évaluer. La fuite des capitaux étrangers est encore massive, et risque d’imputer l’économie russe à long terme.