Chine : tout comprendre en 8 questions à la crise du géant immobilier Evergrande

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Chine : tout comprendre en 8 questions à la crise du géant immobilier Evergrande

La course à la croissance que mène Pékin passe par un endettement massif. Le promoteur immobilier Evergrande en a tellement profité, qu’il est aujourd’hui au bord de la faillite. Le gouvernement, coutumier des interventions de sauvetage, tarde à interférer pour ne pas contredire la nouvelle politique qu’il tente de mener.

Depuis plusieurs années, la croissance chinoise s’est accompagnée d’une hausse phénoménale de l’endettement des entreprises. L’immobilier, marché risqué mais attractif, en est un bon exemple : les dettes explosent pour l’ensemble des acteurs du secteur.

Et le retour de bâton est douloureux. En témoigne, la crise que subit le géant de l’immobilier Evergrande, qui affiche un niveau d’endettement équivalent à 2 % du PIB chinois. En effet, si l’État avait jusqu’alors joué le rôle de garant quand la situation se dégradait, Pékin tente de durcir le ton. Un tournant difficile à prendre pour une Chine habituée du « sans limite ».

Pour L’Éco revient sur l’affaire point par point, en 8 questions pour tout comprendre.

Qu’est-ce qu’Evergrande ?

Créé en 1996, Evergrande est le deuxième promoteur immobilier de Chine. Avec plus de 1 300 programmes, dans plus de 280 villes du pays, la société, qui assure et finance la construction d’immeubles, est dirigée par Xu Jiayin (Hui Ka Yan en cantonais), homme le plus riche de Chine en 2017.

Il emploie directement 200 000 personnes, mais en fait vivre environ 3,5 millions avec son réseau de sous-traitants.

Ces dernières années, Evergrande s’est beaucoup diversifié dans d’autres secteurs d’activité tels que l’eau minérale, le football, la santé, les assurances, le numérique ou encore les parcs d’attractions. Il possède plus de 200 filiales offshore et quelque 2 000 filiales nationales.

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Comment s’est-il autant endetté ?

Le promoteur immobilier affiche un niveau d’endettement record qui atteint près de 300 milliards de dollars, soit environ 2 % du PIB chinois.

« Cet endettement colossal résulte bien sûr de sa taille, mais aussi d’un modèle économique fondé sur une stratégie d’endettement agressive (les ratios d’endettement d’Evergrande sont plus élevés que ceux de la plupart de ses concurrents) », précise Philippe Aguignier de l’Institut Montaigne.

Éco-mots

Ratio d’endettement

Indicateur financier qui mesure le niveau d’endettement d’une entreprise, sa solvabilité. Il se calcule en comparant les dettes d’une firme (à court, moyen et long terme) et ses capitaux propres, les ressources financières dont elles disposent (hors dette).

Mais, « depuis au moins un an, le groupe est dans une situation financière extrêmement délicate. Fin 2020, un défaut de paiement avait déjà été évité de justesse grâce à des concessions financières consenties par divers créanciers et partenaires », poursuit l’économiste. Et « la situation du groupe s’est de nouveau dégradée en 2021 : certains projets ont été arrêtés faute de fonds », on parle d’environ 1,4 million de logements inachevés.

Ainsi, la société a annoncé dès le mois d’août qu’elle n’arriverait pas à rembourser ses dettes. Ce mercredi, le géant l’immobilier a déclaré qu’il paierait les intérêts sur une petite partie de sa dette, mais ce remboursement très partiel ne suffit pas à rassurer. Evergrande accuse une grande perte de confiance. Elle devrait verser aux investisseurs étrangers 7,4 milliards de dollars, mais ceux-ci craignent de ne jamais voir la couleur de cet argent.

Dans quel état se trouve le secteur immobilier chinois ?

Les dettes, dans le secteur immobilier, ne sont pas une nouveauté en Chine. « Depuis 2005, nous assistons à une forte croissance de l’endettement », relate Mary-Françoise Renard, professeure à l’IDREC (Institut de Recherche sur l’Économie de la Chine).

Pour répondre à l’objectif de croissance économique que s’est fixé le pays, de nombreux investissements ont été réalisés dans ce secteur. « Dans la mesure où il y a une forte croissance de l’urbanisation en Chine, donc des besoins de construction. Cela a permis de faire travailler les constructeurs, d’inciter les populations. Mais en parallèle, on a aussi construit des immeubles qui ne servent à rien, des villages fantômes. »

Pour résumer la situation, Christophe Destais, directeur adjoint au CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) explique : « On trouve donc deux marchés : le premier concerne les grandes villes côtières et se porte bien ; l’autre est relatif aux villes plus éloignées, centrales et dans lesquelles les constructions immobilières se vendent mal. »

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Symbole de l’offre excédentaire de logements en Chine : des bâtiments ont même été démolis après être restés inachevés pendant huit ans.

Quel rôle joue l’État chinois dans cet accroissement de l’endettement ?

Une idée est très répandue en Chine, « tant parmi les prêteurs que dans le public, selon laquelle l’État vient toujours au secours d’emprunteurs ou de projets en difficulté si ceux-ci présentent un risque majeur ou systémique », indique Philippe Aguignier, de l’Institut Montaigne. On parle du phénomène « too big to fail ».

Cela s’est toujours avéré jusqu’à il y a peu, confirme Mary-Françoise Renard. Mais « le gouvernement s’est rendu compte du risque que faisait peser l’endettement sur l’économie et il a pris un certain nombre de mesures : il a laissé des petites banques et entreprises faire faillite. Il a édicté une réglementation qui fixe des conditions aux entreprises beaucoup plus strictes - ce que l’on appelle les “trois lignes rouges” ».

Une politique qui semble « justifiée et sans doute efficace à long terme », juge encore la spécialiste, « mais qui est difficile à mettre en place à court terme ».

Quelles seraient les conséquences si Evergrande fait faillite ?

« Les risques sont importants et ça fait dix ans que l’on parle d’une potentielle crise financière en Chine », s’exclame Christophe Destais du CEPII. L’effondrement de cette agence économique « entraînerait des réactions en chaîne sur les prix de l’immobilier, sur l’activité économique du secteur, sur les prix des intrants (ciment, fer) et sur la fortune immobilière de nombreux Chinois ».

Évidemment, ajoute Mary-Françoise Renard, « un très grand nombre de gens seraient en difficulté ou perdraient leur emploi. D’autres, qui ont déjà payé leur appartement, risqueraient de ne plus l’avoir ». Pour le dénoncer, des dizaines de propriétaires, fournisseurs et investisseurs manifestent ces derniers jours devant les locaux d’Evergrande en Chine.

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Pourquoi une réaction du gouvernement est compliquée ?

D’un point de vue politique, l’affaire remet en cause un élément fondamental pour le parti communiste chinois. « Le succès économique s’est bâti à partir de nombreux déséquilibres dont le principal est l’excès de dette ou la spéculation sur les prix immobiliers », constate Christophe Destais.

Une énième intervention de l’État est délicate car Pékin veut rester crédible dans sa récente volonté de remettre de l’ordre dans le secteur. « Il est pris entre deux feux. D’un côté, il doit faire appliquer une réglementation qui est sévère. De l’autre, il peut se dire qu’il n’y a pas d’intérêt à laisser s’effondrer cette entreprise, ce qui risquerait d’avoir un impact important sur l’économie chinoise », résume Mary-Françoise Renard.

Éco-mots

Croissance économique

La croissance économique est l’accroissement sur une longue période des quantités de biens et de services produits dans un pays. Sur le court terme on parle plutôt d’expansion. On retient le PIB (Produit Intérieur Brut) comme indicateur de croissance.

Devons-nous craindre une crise mondiale ?

« On a beaucoup comparé la situation avec Lehman Brothers. Et par certains côtés, c’est justifié », juge l’experte Mary-Françoise Renard. « Il s’agissait aussi d’un problème de spéculation, de manque de garanties et de dettes liées à l’immobilier au moment de la crise financière de 2008. »

Néanmoins, nuance l’enseignante, de grosses différences persistent. La principale ? « La dimension internationale. Dans le cas d’Evergrande, elle n’est pas très importante. La crise concerne surtout l’économie chinoise. »

En effet, « il n’y a pas une intégration financière parfaite entre la Chine et le reste du monde, comme ça peut être le cas entre l’Europe et les États-Unis », complète Christophe Destais du CEPII, qui se veut rassurant. « À ma connaissance, il n’y a pas d’acteurs économiques chinois qui seraient susceptibles de provoquer une crise financière systémique sur le reste de la finance internationale. »

Autre différence, la banque centrale chinoise n’hésitera pas à intervenir si la situation se dégrade. Or, en 2008, se souvient encore Mary-Françoise Renard, « la Fed, la banque centrale américaine, avait décidé de ne pas soutenir Lehman Brothers pour en faire un exemple ».

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À quoi faut-il s’attendre ?

Si les banques sont fragilisées car environ la moitié de la dette d’Evergrande est due à des banques ou des institutions financières, les experts pensent qu’elles résisteront au choc. « Même si on ne peut exclure que certaines petites banques locales, moins bien gérées et plus vulnérables que les géants du secteur, puissent éprouver des difficultés du fait d’une surexposition à Evergrande », précise Philippe Aguignier de l’Institut Montaigne.

En dépit de la politique plus stricte décidée par Pékin, la plupart des observateurs s’accordent sur le fait que l’État interviendra sans doute pour éviter un effondrement du système financier.

« Le scénario d’une restructuration de la dette du groupe, sous l’égide du gouvernement, et accompagnée de multiples actions locales afin d’en limiter les impacts sociaux et politiques » est le plus probable pour Philippe Aguignier.

Et pour éviter qu’une crise éclate à l’avenir ? Conclut Mary-Françoise Renard : « Il faut que la Chine accepte d’avoir un taux plus faible de croissance, avec les inconvénients qui vont avec. » Pékin y est-il prêt ?