Débat. Les faiblesses de l’université française sont-elles dues à un manque de moyens ?

Politique économique

Débat. Les faiblesses de l’université française sont-elles dues à un manque de moyens ?

Avec une rentrée universitaire en présentiel, les témoignages se sont multipliés sur le manque de moyens de l’université française pour accueillir des étudiants en augmentation. Débat.

Pour répondre au débat sur le manque de moyens de l’université française en cette rentrée, le think tank libéral Génération libre a dans un rapport récent souhaité remettre la question de l’autonomie des universités au cœur du débat public.

Selon les auteurs, Florent Bayle et Erwan Le Noan, la France souffre avant tout d’un déficit d’autonomie. Leur priorité est surtout d’améliorer l’efficience de la dépense publique. Gilles Raveaud, professeur d’économie à l’université Paris 8, ne nie pas les problèmes organisationnels qui touchent l’enseignement supérieur français, mais s’indigne du manque de moyens et de la sous-rémunération des enseignants-chercheurs.

Pour l’Éco leur a donné la parole pour débattre de l’origine des faiblesses de l’université française.

Non, la France dépense autant que les autres pays. Le problème est celui de l’efficacité de la dépense publique.

Florent Bayle est consultant en stratégie. Il est diplômé de la Toulouse School of Economics, de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et d’HEC Paris. Erwan Le Noan est associé d’un cabinet de conseil. Il écrit des chroniques dans la presse écrite, enseigne le droit économique à l’université et en grande école et publie dans de nombreux think-tanks dont la Fondapol.

Étudiants inquiets ou enseignants en colère, quiconque est déjà allé dans une université a pu constater qu’il y existe une forme de malaise d’autant plus étonnant que d’une part l’enseignement supérieur forme des millions de jeunes et d’autre part que la France investit 1,14 % de son PIB dans l’enseignement supérieur.

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Dépenses totales, privé et public compris.

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Part du financement public et privé de l'enseignement supérieur selon le pays.

Elle se situe au-dessus de la moyenne de l’OCDE. La question n’est donc pas tant celle des moyens que celle de l’efficacité de la dépense publique.

Une autonomie trop limitée

L’université française souffre de problèmes organisationnels profonds. En dépit de réformes ces quinze dernières années pour donner plus d’autonomie aux universités, en particulier avec la loi LRU de 2007, la France reste, dans le classement de l’autonomie des universités de l’Association européenne des universités, 24e en autonomie budgétaire et 25e en autonomie RH sur 27.

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Loi LRU (ou loi Pécresse)

Dote les universités d’une nouvelle organisation et de nouvelles compétences. Elle change également le système de gouvernance de l’université (rôles des conseils centraux et du président d’université) et met en place un dispositif de préinscription à l’université.

Malgré les différentes réformes, les universités n’ont que très peu d'autonomie sur leur budget et les fonds sont répartis de manière inefficiente.

La recherche académique, et notamment les travaux de Philippe Aghion, montre pourtant que partout dans le monde les universités les plus performantes en terme académique, à la fois pour les étudiants et les chercheurs, se trouvent être les plus autonomes. En particulier dans deux domaines clés : la gestion de leurs finances et leurs ressources humaines (le recrutement des enseignants-chercheurs, détermination des salaires et avancement de carrière, etc.)

À lire > France - États-Unis : Pour financer l’université, le choc des méthodes

Les réformes sur l’autonomie des universités n’ont que partiellement porté leurs fruits, car elles ont manqué de suivi dans le temps et dès lors d’ambition. On ne peut pas donner des petits morceaux d’autonomie et des contraintes sur le reste. On ne peut pas proclamer l’autonomie et en pratique conserver 15 ans après une tutelle ministérielle pesante.

Par exemple avec la Loi LRU, les universités pouvaient créer des fonds de dotation, un excellent outil qui permet de générer des revenus récurrents, pour supporter une politique académique ambitieuse.

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Fonds de dotation

Outil de financement au service des universités, calqué sur le modèle américain des « endowments funds ». Ils permettent aux universités de se constituer un capital financier alimenté par des dons irrévocables et sans contrepartie, tout en disposant de la faculté de dépenser les revenus des placements ainsi effectués. Seuls les intérêts et non le principal peuvent donc servir aux missions que le fond s’est attribuées, ce qui permet d’assurer une certaine stabilité financière.

Il est nécessaire d'inciter les universités à générer des ressources propres. Toutes les universités américaines ont un fonds de dotation par exemple, alors que c’est beaucoup plus rare en France.

Cette possibilité de financement offerte aux universités était une bonne chose, mais nécessairement limité dès lors qu’elles n’ont pas les moyens de recruter un professionnel de gestion pour pouvoir chercher les dons, faire les campagnes, etc.

Elles pourraient aussi être libres de fixer les frais d’inscription, mais avec plusieurs garde-fous : l’interdiction d’exiger la totalité du paiement avant l’obtention du diplôme et fixer des montants à la hauteur de la capacité contributive des familles.

Des gestionnaires dans les conseils d’administration

Une gouvernance décentralisée est nécessaire pour que les universités soient performantes, avec par exemple avec un organe chargé uniquement de la politique académique - et un autre chargé de la gestion opérationnelle et financière de l’institution.

Aujourd’hui les conseils d’administration pléthoriques et endogames semblent être, plus souvent sources de blocage que de solutions.

Si on incitait les universités à y accueillir des professionnels de gestion, elles pourraient plus facilement monter un business plan, attirer des investisseurs, faire un suivi des fonds utilisés, monter une comptabilité… Les sujets opérationnels et financiers ne devraient pas être un frein mais au contraire permettre de supporter la stratégie académique des établissements.

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Les universités doivent avoir la main sur le recrutement

La France est aussi un des seuls pays au monde où un organe extérieur et central, le Conseil national des universités (CNU) décide si des doctorants peuvent devenir enseignants-chercheurs.

Pour les doctorants étrangers qui viennent en France, c’est une absurdité. Nous avons un système illisible pour les étrangers et insatisfaisant pour les nationaux. Cela doit être aux universités de décider si quelqu’un est apte à enseigner en leur sein.

Les universités françaises n’ont également que trop peu la main sur la gestion de leurs ressources humaines. La gestion des salaires, qui représente 80 % du budget d’une université, leur échappe presque entièrement. Nous sommes le seul pays de l’OCDE, avec le Portugal, à avoir une grille de rémunération nationale fixe, quel que soit le lieu ou la discipline enseignée. Cela tire vers le bas le salaire des enseignants-chercheurs.

Nous pourrions très bien abandonner le système de grille nationale unifiée, et laisser les universités décider du salaire des enseignants-chercheurs, ou a minima imaginer des grilles différenciées par régions, comme en Allemagne. C’est le même constat sur le personnel administratif où le pouvoir des universités est limité.

Tout ce manque d’autonomie fait que les universités sont pieds et poings liés à l’État en matière de financement, sans avoir, en interne et dans leur conseil d’administration, les compétences pour lever des fonds.

Un frein culturel à dépasser

Nous sommes, malgré tout, conscients qu’il existe un vrai obstacle culturel. Le monde universitaire est très réticent au renforcement des liens avec le privé mais doit accepter de s’y ouvrir.

Si nous proposons l’autonomie, ce n’est pas par dogmatisme ou pour affaiblir le service public. C’est au contraire pour permettre aux universités de s'affirmer face aux établissements privés. Aujourd’hui, l’université est en train de perdre cette bataille de l’attractivité.

Pour que l’université puisse remplir au mieux cette mission de service public, il faut lui en donner les moyens. Et ces moyens-là ne peuvent venir que de plus d’autonomie, d’une meilleure allocation des ressources disponibles et de plus de sources de financement.

La majorité des pays européens et occidentaux a des universités autonomes et cela fonctionne très bien. Il n’y a pas de raison que la France soit l’exception. Nous proposons simplement de nous aligner sur les standards internationaux.

Oui en partie, pour augmenter les moyens des universitaires. Mais cela ne réglera pas tout.

Gilles Raveaud, maître de conférences à l’Institut d’études européennes (Paris 8 - Saint-Denis).

Pour être sincère, je ne comprends pas les chiffres. La France est effectivement, en dépenses totales, dans la moyenne des pays de l’OCDE et je ne le conteste pas. Mais cela me paraît incompréhensible quand je vois la réalité du terrain.

Déjà, car nous sommes dans une situation de sous-rémunération grotesque des enseignants-chercheurs. L’université recrute des gens qui ont 30 ans et qui, en économie pour parler de ma discipline, ont tous au moment de leur recrutement un niveau national voire international. Il est impératif d’avoir des publications dans des revues internationales. C’est extrêmement difficile et ce n’est pas vous qui décidez si vous publiez.

Les chercheurs français ne sont ni assez nombreux, ni assez payés

Résultat, on ne recrute que des champions depuis 10-15 ans, et ces gens-là, on les paie 2 000 euros. Cela n’a aucun sens par rapport à leurs qualifications.

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Les universitaires ont des débuts de carrières tardifs, une rémunération qui commence très bas et ensuite, qui n’augmente pas. Ce sont des centaines de milliers d’euros de pertes de revenus sur le cycle de vie par rapport à des gens comparables et des gens qui ont fait moins d’études que des universitaires (diplômés d’écoles de commerce, énarques, polytechniciens…). C’est une dépense supplémentaire très importante, mais obligatoire : on ne peut pas continuer de payer les universitaires 2 000 euros.

Par ailleurs, ils ne sont ni assez payés, ni assez nombreux. L’économiste Nadine Levratto estime qu’il faudrait doubler le nombre de titulaires. Ce ne serait pas doubler la dépense, puisqu’il s’agirait de titulariser des gens avec un statut précaire, mais le chiffrage permet de montrer à quel point les étudiants sont aujourd’hui sous-encadrés.

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Des métiers tout simplement inexistants

Autre problème par manque de moyens : des métiers complets, pourtant indispensables, n’existent tout simplement pas. On les retrouve à l’étranger, dans des universités publiques et privées, et même dans des pays au niveau de vie moins élevé comme l’Espagne.

On peut ainsi noter l’absence pour les étudiants tous les métiers de relations avec le monde du travail. Il y a bien des services d’orientation, mais ils sont bricolés.

Il faudrait, dans chaque diplôme de master, avoir une personne à temps plein chargée de faire venir les entreprises dans l’université, de faire connaître les diplômes à l’extérieur, d’aller dans les salons étudiants… L’insertion professionnelle au sens large est laissée de côté, sauf évidemment dans les écoles aisées.

Pour les enseignants-chercheurs, tous les métiers qui permettent aux chercheurs de toute la planète de travailler dans des conditions propices n’existent pas chez nous.

Le métier d’assistant de recherche (collecte de données, recherche de bibliographie, organisation de l’administratif et des candidatures à financement…), n’existe pas de façon pérenne et structurelle dans nos universités. C’est d’autant plus dramatique et impératif qu’avec l’effondrement du financement public de la recherche, les chercheurs passent déjà un temps aberrant à courir après l’argent pour pouvoir travailler.

En Angleterre, cela existait déjà dans les années 1990. C’était une question de survie pour les doctorants et même pour les enseignants titulaires. S’ils ne décrochaient pas de contrats, ils avaient le risque d’être licenciés, l’université mettant en rapport les coûts/bénéfices du chercheur.

En France, avec l’illusion que nous pouvions entièrement fonctionner sur financement public, ces métiers n’apparaissent pas dans l’organigramme des facultés.

Un manque de moyen préjudiciable à la pratique professionnelle

Autre aberration, pour un économiste, je n’ai pas d’abonnement de presse à The Economist ou au Financial Times avec l’université parce que c’est trop cher. Les enseignants-chercheurs se retrouvent à passer un temps considérable à se refiler des codes pour avoir accès aux revues universitaires et à la presse anglo-saxonne alors que nous sommes censés être le lieu de l’avancement du savoir dans la société.

Enfin, et ce n’est pas anecdotique du tout, je voudrais que nos facs soient belles. Que les étudiants aillent dans des lieux qui soient beaux. Il est important d’avoir des lieux, où l’on montre aux étudiants qu’on les valorise et aux gens qui y travaillent qu’on est content qu’ils existent.

Et pas d’avoir des murs qui s’effondrent, froid l’hiver, des fenêtres cassées, le chauffage ne fonctionne pas… Je suis dans un master professionnel, où beaucoup d’étudiants sont en alternance. Dans les entreprises des services ou du secteur industriel, les locaux se sont incroyablement améliorés ces dernières années. Dans la moindre boîte qui fonctionne un peu, il y a des salles de réunion avec des grands écrans. C’est le grand écart avec l’université et cela fait naître un sentiment d’humiliation.

La concurrence des grandes écoles pénalise les universités

L’université pâtit de son double système dans l’enseignement supérieur. La situation est radicalement différente à l’étranger pour une raison simple, la France est le seul pays du monde où l’université subit la concurrence directe des grandes écoles. À l’étranger, aux États-Unis ou en Angleterre, il existe évidemment des facs riches, des facs moins prestigieuses… Mais vous avez un continuum.

En France, vous avez un système binaire où une partie, celle des grandes écoles et des classes préparatoires, se gave d’argent public et n’y voit aucun problème. Les élèves y sont payés (Normal Sup, Polytechnique…) et les coûts par étudiant sont délirants.

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Et de l’autre côté, il y a la fac, qui n’intéresse pas du tout les hommes politiques et où ne vont pas leurs enfants.

Preuve de cette dualité dysfonctionnelle, les rares filières universitaires qui fonctionnent bien, sont celles qui n’ont pas d’équivalent du côté des grandes écoles : médecine, droit…

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Niveau des enseignants en hausse, niveau des élèves en baisse

Mais attention, je suis aussi très fatigué par le discours qui réduit tout à la question des moyens.

La réalité aujourd’hui dans le choix des familles, c’est que l’université fait office de dernier choix. On se retrouve donc avec les étudiants les plus faibles qui se retrouvent à faire les études les plus difficiles. Les meilleurs ne vont plus à la fac, comme c’était le cas de la génération de mes parents.

Malheureusement, il faut le dire, il y a eu un effondrement de la discipline, du travail dans le secondaire, au collège et au lycée, depuis des années. Toutes les enquêtes internationales le confirment : il y a un effondrement du niveau académique des élèves.

Et en face, depuis 20 ans, avec la réduction du nombre de postes, il y a une augmentation délirante du niveau des enseignants. Et vous vous retrouvez avec des gens ultra-brillants, sélectionnés uniquement sur leur profil de recherche, qui se retrouvent devant des gamins de 18 ans qui n’ont pas les méthodes de base de travail : faiblesses en français, de grosses difficultés en mathématiques, qui ne savent pas travailler…

Au final, tout le monde est malheureux. Ils ont en face d’eux des chercheurs qui sont des experts hyperspécialisés. Et ils n’ont rien à se dire.

J’en suis arrivé à la conviction, qu’au moins pour les licences, voire certains cours de master, il faudrait que les enseignements soient dispensés par des professeurs du secondaire, qui ont le goût de s’informer et se mettent à jour de la recherche dans leur discipline, pour réapprendre toutes les méthodes de travail.

Administration, filières… Des économies sont possibles

Comment malgré toutes ces carences, en arrive-t-on, en dépense moyenne, à être dans le même clou que les autres ? Je n’ai malheureusement pas la réponse à votre question.

Dans l’enseignement supérieur et la recherche, contrairement à l’éducation nationale, il ne me semble pas du tout que l’on soit suradministré, au sens où on n’a pas les rectorats et tous ces étages administratifs supérieurs. Mais des pistes pour réduire les dépenses existent.

De nombreuses mauvaises habitudes ont été prises dans les services administratifs des universités. Elle rappelle cette blague soviétique : « Vous faites semblant de nous payer, on fait semblant de travailler. »

Ce sont des gens payés une misère toute leur carrière, qui sont méprisés par beaucoup d’enseignants et par leur propre hiérarchie. Ils sont dans une stratégie d’exit : certains en font le moins possible. Et comme ils sont titulaires, vous ne pouvez rien leur demander et c’est un énorme problème.

Ici, le statut de la fonction publique est le premier blocage à la réforme de l’État. Il y a des milliers de cas de personnes improductives dont il est impossible de se séparer. En revanche, il faudrait revaloriser le personnel administratif motivé restant.

Autre exemple de mauvaise gestion, notre service informatique par exemple, qui au lieu d’acheter des logiciels, en crée, mais qui ne marchent pas, plantent et font perdre un temps considérable à tous.

Il faut aussi alléger toutes les procédures de contrôle délirantes. Dès qu’un enseignant doit réserver un hôtel à 60 euros, il se retrouve dans un labyrinthe administratif absurde. Il faudrait nous laisser libres et nous responsabiliser, avec des enveloppes annuelles. Cela permettrait de faire sauter des milliers d’emplois inutiles de contrôle.

Enfin, la majorité des cursus en sciences sociales ne devraient pas exister en tant que tel. En fac d’allemand, à Paris 8, il y a plus de professeurs que d’étudiants. Et pourquoi existe-t-il encore des facs d’anglais dont le seul débouché est de devenir enseignant ? En sociologie, les étudiants n’apprennent ni à parler anglais, ni à se servir d’Excel…

Cela n’a effectivement aucun sens, ni pour les jeunes, ni pour la société d’avoir des bataillons entiers d’étudiants en facultés de socio, de psychologie ou même de sciences économiques au vu de ce qui y est enseigné aujourd’hui. Dans l’état actuel de l’accueil en licence, ils sont évidemment trop nombreux.

Aux États-Unis, le premier cycle mono disciplinaire n’existe pas. À Harvard en première année, les étudiants ont plusieurs matières : un cours de chinois, un cours en biologie sur le fonctionnement du cerveau, un cours d’économie… Et ce n’est que plus tard qu’ils se spécialisent. C’est ce vers quoi il faudrait tendre, comme proposé dans le rapport Fitoussi.

En France, il y a aussi une responsabilité des universitaires, qui créent des cursus d’universitaires et n’en ont parfois rien à faire de la destinée professionnelle des étudiants.

Pour aller plus loin