Inégalités climatiques : oui, les riches polluent plus, mais d'autres facteurs jouent

Politique économique

Inégalités climatiques : oui, les riches polluent plus, mais d'autres facteurs jouent

Les inégalités climatiques ne sont pas qu’une question de revenu. Les zones de vie, les équipements ou encore l’accès aux transports en commun pèsent fortement dans la balance.

« Les inégalités de revenus et de patrimoine mondiales sont étroitement liées aux inégalités écologiques et à l’inégalité des contributions au changement climatique. » C’est ce que détaille un rapport publié début décembre et coordonné par les économistes Lucas Chancel et Thomas Piketty.

Les chiffres avancés par les économistes du World Inequality Lab sont nombreux. En moyenne, nous indiquent-ils, chaque individu émet 6,5 tonnes de dioxyde de carbone (CO2) par an1. Or, si l’on regarde à chaque extrémité du classement, « les 50 % du bas de l’échelle mondiale [des revenus] émettent en moyenne 1,6 tonne par an et contribuent à 12 % du total [des émissions de carbone] alors que les 10 % les plus riches émettent 31 tonnes (47,6 % du total) ».

D’après Lucas Chancel et Thomas Piketty, ce n’est pas une coïncidence. Pour arriver à ces résultats, ils ont étudié les émissions de CO2 qui proviennent de la consommation individuelle (à partir des enquêtes sur les ménages et les émissions associées aux dépenses publiques), ainsi que les investissements réalisés par les populations.

Les auteurs du rapport ont alors supposé une corrélation entre ces données et les inégalités de revenus (élasticité-revenu), qu’ils ont déployée à l’échelle mondiale. Leur conclusion : « L’extrême richesse s’accompagne d’une extrême pollution. […] Le 1 % des individus les plus riches au monde émet environ 110 tonnes en moyenne ».

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Éco-mots

Élasticité-revenu

L’élasticité-revenu mesure la corrélation moyenne entre la demande d’un service ou d’un bien et le revenu du consommateur.

Une proportionnalité discutée

Cette corrélation serait toutefois à nuancer, estime Emmanuel Combet. Économiste à l'Ademe (Agence de la transition écologique), il considère discutable la méthodologie consistant à calculer l’empreinte carbone des ménages à partir de l’élasticité-revenu, c’est-à-dire supposer que les émissions sont proportionnelles aux dépenses.

Les dépenses d’énergie des ménages progressent en effet moins vite avec le revenu. « Les riches reportent leur budget additionnel vers l’épargne et des dépenses moins émettrices : habillement, loisirs, cultures, service de restauration. » Un exemple ? « Si un ménage dépense 600 euros en machine à laver plutôt que 300 euros, ce n’est généralement pas pour acheter deux fois la machine à 300 euros, mais pour acquérir un modèle différent, plus cher », peut-on lire dans l’étude publiée dans la revue de l’OFCE à laquelle Emmanuel Combet a participé.

L’autre limite que relève l’économiste de l'Ademe avec cette méthodologie est de préfigurer des modes de vie très homogènes à chaque niveau de vie. Or, dans les pays industrialisés comme la France, d’importantes inégalités sont présentes à l’intérieur même des déciles. « Les ménages les plus pauvres, qui émettent le plus de CO2, polluent davantage que les ménages les plus riches, qui en émettent le moins », cite en exemple le chercheur.

Et si, en moyenne, les riches polluent effectivement plus que les pauvres (environ 2,3 fois plus en France, selon Emmanuel Combet, 5 fois plus pour le World Inequality Lab), d’autres facteurs – géographiques, socio-démographiques et techniques – pèsent encore plus dans la balance que leurs revenus.

Le lieu de vie décisif

Pour l’affirmer, les recherches publiées dans la revue de l’OFCE se basent sur le cas français (et non mondial), en s’appuyant sur les données de l’Institut national de la statistique (Insee), de la Banque de France ou encore du ministère du Transport. Observer les dépenses de consommation courante des ménages (alimentation, carburant, etc.) a permis de reconstruire leurs émissions de CO2. Deux points sont emblématiques en matière d’énergie : le logement et le transport.

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Ainsi, lorsque l’on regarde les émissions liées au transport en France, « il y a certes une tendance à faire plus de kilomètres quand on est plus riche (trois fois plus en moyenne, NDLR). On le voit pour les transports longue distance – on parle beaucoup de l’avion par exemple. Mais lorsque l’on s’intéresse aux mobilités quotidiennes – les trajets travail-domicile –, ce n’est pas forcément le fait d’être riche qui explique la pollution », note Emmanuel Combet. Ce qui entre en jeu, c’est davantage la longueur des déplacements quotidiens, la zone de vie et l’accès à des modes de transports en commun ou moins carbonés.

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L’offre d’infrastructure, les technologies de transport disponibles, les distances à parcourir, etc. sont autant de facteurs importants pour expliquer la disparité des émissions, facteurs qui sont cependant très lâchement corrélés au revenu et ne sont pas contrôlés par les ménages, mais plutôt par les politiques urbaines et l’aménagement du territoire.
Qui émet du CO2 ? Panorama critique des inégalités écologiques en France,

Revue de l’OFCE, mai 2020

Qui est responsable ?

De la même manière, ajoute Emmanuel Combet, « le système de chauffage en France est très peu corrélé au niveau de revenu ». Si les données montrent que les plus pauvres occupent des logements plus petits et plus souvent collectifs ; et que les plus riches disposent de plus d’espace ou de maisons individuelles, « les inégalités d’émission de CO2, présentes à chaque niveau de revenu, sont davantage liées au type de chauffage (fioul, électrique, gaz, etc.) et aux zones de vie ». Un exemple ? La part d’énergie fossile est plus grande en banlieue, du fait d’un réseau de gaz bien développé, alors que les réseaux de chaleur y sont peu étendus par rapport au centre-ville.

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Cela pose surtout la question de la responsabilité, souligne Emmanuel Combet. Les individus n’ont pas toujours de marge de manœuvre sur leurs émissions carbone. Pour le chauffage de leur logement ou pour les transports, il est souvent question d’aménagement du territoire, de régie de transports publics, des constructeurs automobiles… « En somme, de responsabilités collectives au niveau de l’État, des collectivités territoriales, des entreprises, et non seulement des choix individuels de consommation ou d'épargne », pointe l’économiste.

Dans l’étude, les auteurs rappellent ainsi que les consommateurs ne sont, sauf cas exceptionnel, pas informés des émissions de CO2 contenues dans les produits qu’ils achètent, pas plus qu’ils ne contrôlent ces émissions – « nettement moins, en tout cas que l’entreprise qui pilote les lignes de production et les chaînes d’approvisionnement ».

La vision selon laquelle on attribue à un individu, par ses choix de consommation, la responsabilité de toutes les émissions qui sont faites ailleurs dans le système économique est un peu extrême.
Emmanuel Combet

économiste à l'Ademe, chercheur associé à la Chaire Energie et Prospérité.

« Agir au niveau collectif »

Ainsi, s’il n’est pas question d’exonérer les consommateurs de toute responsabilité, ni de suggérer que les changements de modes de vie sont superflus, justifient encore les auteurs de l’étude publiée dans la revue de l’OFCE, ils encouragent à partager la lutte contre les inégalités climatiques.

« Certes, les plus riches ont plus de capacité d’action, de pouvoir de décisions s’ils sont chefs d’entreprise, actionnaires, etc. À ce titre, ils ont la responsabilité d’utiliser ces capacités plus grandes. Mais il ne suffit pas que les riches réduisent leur consommation de CO2 ou seulement de redistribuer les revenus pour que l’on règle le problème des inégalités écologiques, conclut Emmanuel Combet. Déployer des alternatives aux énergies fossiles, des nouveaux véhicules, modifier l’aménagement du territoire, avec les organisations publiques et privées, agir au niveau collectif… Tout ça est fondamental. »

1.« Les émissions de dioxyde de carbone sont le résultat de la combustion de combustibles fossiles, de certains processus industriels (comme la production de ciment), de la production agricole (par exemple, les vaches émettent beaucoup de gaz à effet de serre), de la gestion des déchets et de la déforestation. Ces activités génèrent du dioxyde de carbone (CO2), ainsi que d’autres gaz à effet de serre tels que le méthane (CH4) et les oxydes nitreux (NOx). Chacun de ces gaz contribue différemment au réchauffement de la planète : une tonne de méthane équivaut à l’émission de 30 tonnes de CO2, et une tonne d’oxyde nitreux à 280 tonnes de CO2 », rappelle le rapport sur les inégalités mondiales.

Taxer les riches ?

Trop peu de visibilité sur les actifs

Les plus riches épargnent et investissent davantage que les plus pauvres. Ce qui n’est pas toujours en accord avec les actions pour le climat. Pour Lucas Chancel et Thomas Piketty, la quête de la justice climatique impliquerait donc de taxer les pollueurs les plus aisés.

« La taxation des portefeuilles d’actifs mériterait plus d’attention, écrivent-ils. Les investisseurs qui optent pour des investissements dans les industries fossiles le font alors qu’ils ont de nombreuses options alternatives pour investir leur richesse. Par conséquent, l’achat d’actions dans des entreprises fossiles qui continuent à développer de nouveaux projets d’extraction, devrait être fortement réglementé. »

Un malus pour le patrimoine polluant

L’un des problèmes signalés par Lucas Chancel, c’est le manque d’informations sur le contenu carbone des actifs. Interrogé par Reporterre, il plaide pour un « observatoire du contenu carbone du capital, ce qui permettra de savoir dans quoi on investit ». Cette information devrait aussi être utilisée pour fiscaliser le patrimoine, poursuit-il. « Cela veut dire le retour de l’impôt sur la fortune, mais avec un malus quand le patrimoine est investi sur du carbone. »