Jean Pisani-Ferry : « La transition écologique ne se fera pas sans provoquer un choc économique majeur »

Politique économique

Jean Pisani-Ferry : « La transition écologique ne se fera pas sans provoquer un choc économique majeur »

Pour l’économiste et ancien commissaire général de France Stratégie, le choc économique que va représenter la transition écologique est sous-estimé dans une partie du discours public sur le climat. Du fait de l’urgence de sa mise en œuvre, elle sera d’ampleur comparable au choc pétrolier de 1973.

Pourquoi lui ?

Cet influent économiste a écrit une note pour le Peterson Institute for International Economics au cœur de l’été où il avertit que la politique climatique aura de fortes répercussions macro-économiques. Pour Jean Pisani-Ferry, il est grand temps que les décideurs politiques conçoivent des stratégies de transition et expliquent les enjeux et changements à venir aux citoyens.

Jean Pisani-Ferry est économiste et ancien commissaire général de France Stratégie

Pour l’Éco. Dans le discours politique et public des promoteurs d’un virage vert, il y a très souvent l’idée que ce sera à la fois « bon pour la planète » et « riche en emploi ». Ce discours est-il réaliste sur le plan économique ?

Jean Pisani-Ferry. Commençons par un constat sur les conditions de la transition écologique. Sur le long terme, il y a de bonnes raisons aujourd’hui d’être relativement optimiste. L’ampleur du progrès technique vert est tel que le coût de la réduction des émissions est sensiblement plus faible aujourd’hui que ce qu’on pouvait penser il y a encore quelques années.

Le meilleur exemple est la chute spectaculaire du coût des renouvelables. Cela montre bien que lorsque le progrès technique est orienté vers de nouvelles directions, on fait rapidement des progrès.

C’est ce qu’avait notamment développé Philippe Aghion dans un article de recherche intitulé : The Environment and Directed Technical Change. Le progrès technique s’est longtemps presque exclusivement accumulé dans les technologies traditionnelles, dans les technologies brunes.

Il y a ainsi un potentiel de progrès technique, de technologie verte qu’il faut réveiller avec des subventions, des tarifs favorables de carbone…

Le passage vers un monde de neutralité carbone est à terme plus facile qu’on ne le pensait. Ce qu’on appelle les coûts d’abattement ont chuté.

Éco-mots

Coûts d’abattement

Coût des différentes solutions de décarbonation rapporté aux émissions évitées. C’est une donnée essentielle pour l’élaboration d’une stratégie climat efficace. Le recours au coût d’abattement socio-économique permet de hiérarchiser les actions de décarbonation et d’identifier celles susceptibles de maximiser les réductions effectives d’émissions de gaz à effet de serre, à un niveau d’effort donné pour la collectivité.

Mais…

Pour autant, cela ne veut pas dire que la transition sera sans difficultés !

Le problème est qu’il faut agir très rapidement. La vitesse avec laquelle il faut réduire les émissions est d’autant plus grande que nous avons passé beaucoup de temps à procrastiner et nous contenter d’efforts assez minimaux. Nous n’avons plus d’autres choix que de réaliser une accélération brutale.

Cette accélération se met en route, comme le traduit le changement de perspective européen présenté le 14 juillet 2021 pour réduire les émissions de 55 % (par rapport à 1990) dès 2030, alors que l’objectif n’était que de 40 % il y a trois ans.

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Cela va impliquer des changements brutaux. Toute une partie du stock de capital actuel, qu’il s’agisse des équipements des entreprises (système énergétique, transports, bâtiments, machines) et ou ceux d’équipements des ménages (chaudière, logement, voiture thermique…), va devoir être soit mise à l’écart, soit transformée.

Nous ne pouvons plus nous permettre un processus graduel, où l’on remplacerait à la fin de sa vie un équipement par un autre moins énergivore, et puis un autre… Nous allons être obligés de changer très brutalement.

L’industrie automobile en est l’exemple le plus frappant. Depuis le début du siècle, la logique était d’imposer aux constructeurs des performances qui s’amélioraient graduellement en matière d’émissions de gaz à effet de serre.

Nous parlons aujourd’hui de l’interdiction pure et simple de la mise en vente de véhicules thermiques dès 2035. Certains constructeurs ont même déjà annoncé qu’ils allaient le faire en amont, anticipant le changement de réglementation.

Cela signifie que tout le stock d’équipement dans l’industrie automobile qui concourt à la fabrication de moteurs thermiques va se retrouver presque du jour au lendemain sans valeur économique. La recherche dans ces technologies va s’arrêter et la transition va s’imposer rapidement.

Mais tout un tissu industriel s’était construit au fil des décennies autour du moteur thermique et la voiture électrique va sans doute être beaucoup moins intensive en emploi. On ne transforme pas facilement des ouvriers de la fonderie en spécialistes de la rénovation thermique des bâtiments ou de la fabrication de batteries.

Ce ne se fera donc pas sans problèmes assez lourds de reconversion, de formation, de développement économique local et régional…

Cette transition impliquera de nombreuses reconversions et une modification profonde de l’emploi dans certains territoires. Certes, cette transformation entraînera aussi des investissements, avec un effet de stimulation de l’économie et, sans doute, des créations d’emplois.

Mais ce ne seront pas les mêmes emplois et il y aura inévitablement des ajustements et des frictions.

Au-delà de la transformation socio-économique rapide, pourquoi parlez-vous de choc macro-économique pour qualifier la transition écologique ?

Au niveau macro-économique, la pénalisation des émissions (que ce soit par la fiscalité ou par la réglementation) impliquera une dévalorisation d’une partie de la production actuelle. C’est ce qu’on appelle un choc d’offre négatif. Si on met un prix sur le carbone, et d’autant plus s’il est élevé, il se traduira par une diminution de la production potentielle car un certain nombre d’activités ne seront plus rentables.

Éco-mots

Choc d’offre négatif

Choc économique qui augmente les coûts d’une entreprise, limite la production, diminue leurs profits… Cela peut être une sécheresse qui réduit la quantité des récoltes agricolse ou un changement de législation qui durcit des règles de sécurité ou de pollution par exemple.

On va donc avoir un double choc : sur l’offre, négatif, et sur la demande, positif, du fait des investissements supplémentaires. Quel va être l’effet sur le PIB de ces deux chocs simultanés ? Difficile de le prévoir. Cela dépendra des capacités inemployées disponibles, dans un contexte post-Covid par ailleurs assez perturbé. Les économistes vont devoir s’attacher à mesurer ces développements quantitativement.

Très souvent, les arguments en faveur du Green New Deal et les discours sur la transition écologique effacent ces chocs d’offres négatifs et les problèmes de capacité de production.

Éco-mots

Green New Deal (nouvelle donne verte)

Nom donné à plusieurs projets globaux d’investissement, notamment dans les énergies décarbonées, visant à répondre aux grands enjeux environnementaux et climatiques. Aux États-Unis, le Green New Deal est associé à la gauche du parti démocrate et à la représentante Alexandria Ocasio-Cortez.

De quelle ampleur sera ce choc selon vous ?

Pour évaluer le choc économique que pourrait représenter la hausse de la taxe carbone, j’ai tenté de la comparer au choc pétrolier. Il y a évidemment de fortes différences entre les deux. Mais l’idée était de raisonner en ordres de grandeur.

En 1973, les économies développées ont été pour la première fois confrontées à un choc d’offre. Cet évènement a perturbé l’activité économique pendant plusieurs années : stagflation, baisse de la croissance et fin des Trente Glorieuses.

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J’ai pris l’augmentation du prix du baril entre 1973 et 1974, et je l’ai appliqué à la production pétrolière. Puis de l’autre côté j’ai pris les émissions mondiales de CO2 et l’augmentation du prix du carbone, aujourd’hui en moyenne extrêmement bas, autour 3 dollars par tonne alors qu’on devrait au moins être aux alentours de 60 euros par tonne pour respecter les trajectoires climatiques.

Le résultat, ce sont des ordres de grandeurs assez voisins entre le choc de 1973-74 et ce que représenterait au niveau mondial la valorisation du carbone.

La transition écologique va être un évènement macro-économique très significatif.

La transition écologique entraînera-t-elle d’autres bouleversements économiques ?

Oui. La transition écologique va obliger à faire sensiblement plus d’investissement, deux points d’investissement de PIB de plus globalement. Ce n’est pas rien sur le plan macro-économique.

Cela aura trois effets. Cela va diminuer la part de la production qui va vers la consommation et augmenter celle vers l’investissement. Concrètement, une plus grande partie de nos revenus ira dans la rénovation énergétique de nos logements par exemple, et cela diminuera la part de revenus disponibles pour nos autres achats potentiels, notamment la consommation.

Au niveau global, l’équilibre mondial de l’épargne et de l’investissement va se modifier. Au cours des dernières décennies, le niveau d’investissement mondial avait baissé, malgré l’extraordinaire exception Chinoise. Là, le taux d’investissement mondial va remonter. Cela peut avoir des effets économiques considérables même s’ils sont difficiles à calculer pour le moment.

Enfin, l’analyse traditionnelle imaginait que la fiscalité carbone apporterait un double dividende, c’est-à-dire que les taxes sur le carbone généreraient des recettes fiscales supplémentaires, et que celles-ci pourraient être utilisées pour baisser d’autres éléments de la fiscalité et/ou financer des dépenses.

Mais ce scénario est de moins en moins probable. Pour des raisons d’acceptabilité sociale, peu de pays envisagent de jouer principalement par la fiscalité carbone. Ils vont davantage procéder par les incitations ou la réglementation.

Même si la fiscalité carbone venait à augmenter significativement, une large part, voire la totalité, de cette ressource fiscale devra sans doute être utilisée pour compenser les effets sur le revenu des ménages les moins aisés.

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La manne espérée n’arrivera donc pas et il n’y aura pas beaucoup de ressources supplémentaires pour les finances publiques.

Finances publiques, qui par ailleurs vont être très sollicitées, par le fait qu’il va falloir faire des investissements massifs : rénovation des bâtiments publics, des infrastructures, des systèmes urbains, recherche, incitation pour les entreprises et les ménages à la transformation…

Vous dites que les hommes et femmes politiques sont bloqués entre le marteau et l’enclume. Pourquoi ?

Ils seront pris entre la nécessité d’urgence de cette action et toutes ses conséquences : sur la répartition des activités dans l’espace, sur le développement local, à propos de leurs effets sur les revenus… Nous avons commencé à voir, notamment avec les « gilets jaunes », à quel point enclencher véritablement cette transition est difficile.

Une des difficultés au fond, est que la classe politique a besoin d’offrir une image assez précise de ce que cette transition implique. L’opinion publique est très convaincue maintenant de la réalité du changement climatique et de l’urgence de l’action.

Mais vous avez d’un côté des experts très optimistes qui disent que tout va bien se passer, que ce sera très facile et que le progrès technique résoudra tous les problèmes, que le seul changement au fond sera d’avoir une voiture électrique au lieu d’avoir une voiture thermique.

Et de l’autre, des militants qui vous disent que cela impliquera des changements profonds, qu’il faut renoncer à la croissance et la consommation.

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Les gens sont désorientés : ils ne savent pas ce que cette transition implique au fond – seulement des coûts de transition temporaires ou bien un changement radical de mode de vie.

Il existe une très grande difficulté – collective et pour les pouvoirs publics – d’avoir une approche d’ensemble de cette transition écologique et de construire une forme de projection dans l’avenir. Nous en sommes très loin.

Comment vous projetez-vous dans cet avenir et quel doit être le rôle des économistes ?

Au fond, les macro-économistes ont peu étudié la transition écologique. Le climat était important, mais dépassait la temporalité classique de nos travaux. Il est maintenant temps de s’y mettre et de travailler sérieusement là-dessus.

Je suis plutôt dans une vision optimiste, et crois au potentiel du progrès technique. Mais je pense aussi qu’il y a des domaines dans lesquels des changements de comportement sont inévitables : l’alimentation, le transport aérien…. 

On ne peut simplement pas simplement dire : « On ne change rien, la technologie répondra à tout. » Ça, ce n’est pas vrai.

La transition écologique va impliquer des changements brutaux. Toute une partie du stock de capital actuel, qu’il s’agisse des équipements des entreprises (système énergétique, transports, bâtiments, machines) et ou ceux d’équipements des ménages (chaudière, logement, voiture thermique…), va devoir être soit mise à l’écart, soit transformée.
Jean Pisani-Ferry,

économiste et ancien commissaire général de France Stratégie.