L'immigration n'a pas d'effets négatifs sur le marché du travail, selon le prix Nobel 2021

Politique économique

L'immigration n'a pas d'effets négatifs sur le marché du travail, selon le prix Nobel 2021

Les études menées par David Card à partir de situations concrètes, montrent que l’afflux de migrants dans une ville ne détruit pas l’emploi des travailleurs dits natifs et ne pousse pas leurs salaires à la baisse.

« And the winner is… David Card. » Ce lundi 11 octobre, le Canadien a reçu (avec Joshua Angrist et Guido Imbens) le Prix Nobel d’économie. Si ses travaux majeurs, basés sur des expériences naturelles, datent des années 1990, ils sont plus que jamais d’actualité.

C’est le cas notamment de ses recherches menées sur l'immigration et le marché du travail. Sur ce sujet - et comme il a pu le faire pour le salaire minimum - « David Card a remis en cause les idées reçues », résume John Hawkins, professeur d’économie à l’Université de Canberra.

Les études du Nobel 2021 ont en effet montré que l’afflux de migrants n’a pratiquement aucun effet sur le taux d’emploi ou le niveau de salaire des populations dites « natives ».

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Éco-mots

Expériences naturelles

Situations dans lesquelles un « choc » exogène affecte l’environnement économique des agents et permet d’identifier des relations causales.

L’exemple de « l’exode de Mariel »

La théorie, reprise encore aujourd’hui, suggère que l’immigration pourrait détruire l’emploi des « locaux » et réduire leurs salaires, en raison notamment d’une concurrence accrue entre les travailleurs. C’est là que les travaux de David Card viennent contredire ce raisonnement.

Pour cela, le Canadien s’est appuyé sur des exemples concrets. En 1990, il publie un article, désormais célèbre, sur « l’exode de Mariel » : en pleine Guerre froide, Fidel Castro expulse environ 125 000 Cubains qui arrivent au port de Mariel à Miami entre mai et septembre 1980. La moitié d’entre eux s’installe définitivement dans la ville de Floride, ce qui équivaut à une augmentation de 7 % de la main-d’œuvre et à une hausse de 20 % du nombre de travailleurs cubains à Miami.

« Quels impacts cela a-t-il eu sur le marché du travail ? » s’est interrogé David Card, et principalement pour les travailleurs les moins qualifiés, les plus « menacés par les exilés de Mariel ».

Le monde réel comme laboratoire

Pour le savoir, l’économiste a analysé l’évolution du chômage et des salaires des individus âgés de 16 à 61 ans (60 % de la population de Miami) entre la fin des années 1970 et les années 1980 à Miami, Atlanta, Houston, Los Angeles et Tampa-Saint-Petersburg. Des villes choisies car présentant des conditions économiques similaires et une importante mixité des populations.

Card a ainsi pu calculer et comparer les données entre Miami et ce qui se serait probablement passé sans l’afflux de migrants. Une méthodologie innovante, explique David A. Jaeger, professeur d’économie à l’Université de St Andrew, alors « les expériences étaient rares en économie jusque dans les années 1980 ». En d’autres termes, « Card a transformé le monde réel en laboratoire ».

Cela est d’autant plus pertinent que « les Cubains qui arrivaient en Floride ne venaient pas pour chercher du travail. Ils débarquaient juste à Miami parce que c’est à côté de Cuba. On peut donc mesurer l’effet de cette situation », renchérit Alexandre Delaigue, économiste et professeur à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr.

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Pas d’effet sur le marché du travail

Résultat ? David Card constate que « l’exode de Mariel » n’a pratiquement aucun effet sur les salaires et qu’il n’augmente pas non plus le chômage.

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« L’analyse des données suggère plutôt une absorption remarquablement rapide des migrants dans la main-d’œuvre de Miami », écrit l’économiste. Pour l’expliquer, David Card évoque plusieurs facteurs : d’une part, le marché du travail de Miami a l’habitude de s’adapter aux vagues d’immigration.

D’autre part, il y a, dans les années 1970-1980, une croissance des industries (textile, ameublement, restauration, services…) qui utilisent une main-d’œuvre relativement peu qualifiée, « alors que les immigrés cubains plus anciens ont pu accéder à de meilleurs emplois ».

Enfin, la possible migration intérieure : « Dans une certaine mesure, l’exode de Mariel a pu entraîner le déplacement d’autres migrants, ailleurs aux États-Unis plutôt qu’à Miami », suggère Card.

Il persiste et signe

Dans une seconde étude, menée avec Kristin F. Butcher en 1991, David Card persiste et signe : « Les effets de l’immigration sur le marché du travail sont limités », assure-t-il. Après avoir passé en revue les salaires dans 24 grandes villes des États-Unis entre 1979 et 1985, les deux chercheurs démontrent que « rien n’indique une baisse des rémunérations après l’arrivée de migrants ».

Et si, « les résultats de Card étaient controversés il y a 31 ans, ils le sont encore aujourd’hui », indique David A. Jaeger, professeur d’économie à l’Université de St Andrews, force est de constater que « son approche reste très influente ».

Lors de la remise du prix, le Nobel, pour sa part, a confié que ses « contributions à la science économique étaient assez modestes, mais que [sa] grande contribution avait été de simplifier la recherche économique ».

Une question loin de faire consensus chez les économistes

L’impact de l’immigration sur le marché du travail est une question qui ne fait pas consensus. Plusieurs études contredisent en effet les conclusions qu’a pu faire David Card. L’Américain George Borjas assure par exemple que l’immigration fait baisser les salaires des travailleurs dits « natifs » et remet en cause les calculs de Card.

À l’échelle française, les travaux de Javier Ortega et Gregory Verdugo (2011) révèlent qu’une hausse de 10 % de l’immigration augmenterait le salaire des « natifs » de 3 %. Tandis qu’Anthony Edo assurait, en 2013, que l’immigration n’affectait pas les rémunérations des populations dites « natives », mais qu’elle entraînait quand même des effets négatifs sur l’emploi.

Photo : Dale McDonald Collection / Flickr / CC BY 2.0