Débat. Faut-il aller vers un régime de retraite par capitalisation ?

Politique économique

Débat. Faut-il aller vers un régime de retraite par capitalisation ?

Faut-il réformer le système de retraite français et introduire une dose de capitalisation ? Un rapport d’un think tank libéral a récemment relancé la discussion. Débat.

Le projet de réforme des retraites sous le gouvernement d’Édouard Philippe a lancé le débat autour de la capitalisation. Inquiets de voir la valeur du point baisser et leur future pension diminuer, les Français sont descendus dans la rue. Pour certains une solution s’imposait, pour d’autres, elle représente la fin d’un système de solidarité : le régime par répartition. Faut-il passer à un modèle de retraite par capitalisation collective ?

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Nicolas Marques et Cécile Philippe, membres de l'Institut économique Molinari. Anaïs Henneguelle, membres des Économistes atterrés.

Pour ce débat, nous avons interrogé Cécile Philippe, docteure en économie et présidente de l’Institut Molinari. Le think tank libéral plaide dans un rapport publié début septembre pour une capitalisation collective. À ses côtés, Nicolas Marques, directeur général de l’Institut Molinari, spécialiste des retraites et un des auteurs du rapport.

Anaïs Henneguelle, elle, est maîtresse de conférence en économie à l’Université Rennes 2, membres des Économistes atterrés et s’oppose à ce type de réforme. Elle est autrice de la tribune Retraites : 12 idées reçues à combattre, le guide d’autodéfense.

Oui, il le faut pour booster les investissements dans l’entrepreneuriat.

Cécile Philippe, présidente de l’Institut Molinari et Nicolas Marques, spécialiste des retraites.

Qu’on soit clair, nous ne proposons pas de remplacer le système français de retraite par répartition par un système de retraite par capitalisation, mais plutôt d’ajouter une couche de capitalisation à notre système.

Éco-mots

Retraite par capitalisation

Les actifs épargnent pour leur propre future retraite ; leurs cotisations sont placées. Le niveau des pensions dépend des placements à long terme, et donc des taux d’intérêt.

La démographie décline, donc de moins en moins d’actifs pourront servir les retraites du futur. Augmenter les cotisations, le coût du travail et les impôts implique de limiter le développement des entreprises.

La capitalisation collective finance l’économie car l’épargne peut financer le système entrepreneurial. Le manque à gagner sans ce système représente 61 milliards d’euros par an pour la collectivité.

La capitalisation collective permettrait d’alimenter le système entrepreneurial et boosterait la création d’emploi car les entreprises auraient de l’argent pour les créer. Si les GAFAM existent, c’est parce que la bourse, le NASDAQ, est développée.

Beaucoup de fonds de pension ont massivement investi dans des entreprises qui étaient peu rentables aux départs. D’ailleurs, des entreprises françaises vont chercher du capital aux États-Unis.

Nous nous sommes appuyés sur les travaux de Patrick Artus, directeur de la recherche et des études de Natixis, et Florence Legros, spécialiste des systèmes de retraite, de l’épargne et des marchés financiers. Ils soulignent que dans une “capitalisation désorganisée”, seuls les salariés des grandes entreprises capitalisent, aussi car ils sont les mieux informés.

Le risque, c’est de voir croître les inégalités patrimoniales entre ceux qui cotisent depuis longtemps et les autres. Il faut dégager des marges de manœuvre pour que les salariés du privé cotisent, car ils perdent accès à des produits financiers intéressants.

On polémique sur les énormes dividendes des actionnaires, mais nous pensons que ce qui est injuste c’est que tout le monde n’en bénéficie pas de cette manière. L’État doit mettre en place un établissement de retraite additionnel du privé sans qu’il y ait un coût pour l’employé.

D’autant plus qu’il en existe déjà pour le public : l’Établissement de Retraite additionnelle de la Fonction publique (ERAFP). Ce fonds de pension public est géré de façon paritaire. C’est-à-dire que 4,5 millions de fonctionnaires sont représentés par toutes les organisations syndicales. Ils diversifient leurs placements, lancent des appels d’offres et sélectionnent ensemble les gestionnaires d’actifs qui sont mis en concurrence.

Pourquoi ne pas avoir un fonds de pension privé, avec les mêmes règles ? Il manque au secteur privé une capitalisation collective.

Il n’y a pas que l’ERAFP, d’ailleurs. La Caisse d’assurance vieillesse des pharmaciens (CAVP), le Sénat et la Banque de France montrent par leurs performances que la France a les compétences pour gérer les fonds de pension de façon prudente. Ils ont traversé la crise de 2008 et leur rendement est monté en puissance après la crise.

Beaucoup de personnes craignent d’être ruinées en cas de crise financière, mais qu’on utilise un régime par répartition ou par capitalisation, les crises économiques ont un impact sur le financement des retraites.

Lors de la crise Covid, les salaires du privé ont baissé de 8,4 %, donc les recettes des retraites aussi. S’il y a moins d’embauches, l’assiette pour la retraite est contractée. C’est la même chose sur les marchés financiers. Mais il est possible d’anticiper les chocs, de diversifier les placements, comme dans l’immobilier par exemple et de transformer à un moment les actions et obligations en liquidité.

Non, il ne faut pas détruire un système de solidarité pour qu’un tiers fasse des bénéfices sur la retraite.

Pour Anaïs Henneguelle, maîtresse de conférences en économie et auteure de la tribune Retraites : 12 idées reçues à combattre, le guide d’autodéfense

Pour commencer, la capitalisation casse le projet de solidarité de notre modèle actuel de protection sociale.

Le modèle de retraite par répartition de 1945 implique que les salariés cotisent pour financer la retraite des retraités actuels. Avec la capitalisation, on passe à un modèle individuel, ni solidaire, ni intergénérationnel.

Puis, dans un système par répartition, c’est la sécurité sociale qui organise les retraites. C’est un service public, il n’y a pas de bénéfice ni de profit.

Dans un système par capitalisation, une partie de l’argent investi par les institutions financières va être distribuée sous forme de dividendes aux actionnaires. Des personnes qui n’ont rien à avoir là-dedans. Je n’ai pas envie que des personnes fassent du profit sur ma retraite. Le système de retraite devrait être sacralisé, nous devrions avoir le droit de bien vieillir et ne pas confier cela aux mains du privé.

Finalement, il est possible que ces personnes issues du privé prennent plus de risques que ne le fait l’État français. Ils pourraient passer par des actifs risqués pour stocker l’argent des retraites.

Aux États-Unis, il existe des fonds de pension qui investissent dans des produits risqués pour beaucoup de retraités américains, c’est ce que nous avons vu lors de la crise des subprimes.

Les intérêts économiques sont très puissants et nous dépassent en tant que citoyens. Le budget des retraites s’élevait à 310 milliards d’euros en 2017. Il y a des gens qui souhaitent que cet argent transite par eux. Les intérêts économiques expliquent beaucoup de choses.

Si on supprimait les cotisations sociales et qu’on recevait chacun le salaire “super brut”, les gens devraient forcément épargner pour leur retraite. Ce ne serait plus la sécurité sociale qui gère, mais un organisme privé. Ça ne change rien. À part la mentalité.

C’est tentant au niveau individuel de gérer sa retraite, certes, mais les dangers de la capitalisation individuelle ont éclaté en 2008 dans plusieurs États américains dont les retraités n’ont aujourd’hui plus d’argent.

Éco-mots

Dividendes

Somme d’argent reversée aux investisseurs d’une société lorsque celle-ci réalise des bénéfices. Les investisseurs sont appelés actionnaires

À lire : Les dividendes enrichissent-ils les actionnaires ?

La réforme des retraites et le débat sur la capitalisation partent d’un “chantage à la dette” : c’est-à-dire qu’on pratique une “politique des caisses vides”. L’État génère un déficit pour justifier une réforme impopulaire.

Concernant l’argument autour de l’investissement, on est en excès mondial d’épargne. Nous disposons déjà de quoi emprunter, il n’y a pas besoin d’utiliser l’argent des retraites pour investir. S’il y a un excès d’épargne, c’est à l’État de stimuler les entreprises innovantes, pas au rôle des retraites.

Une réforme des retraites doit prendre en considération l’espérance de vie, qui n’augmente plus, mais stagne : celle des 5 % les moins aisés se situe à 71 ans et 84 ans pour les 5 % les plus aisés, soit un écart de 12 ans. On estime aussi qu’un ouvrier sur deux est en très mauvais état de santé quand il va à la retraite. Donc ce n’est pas juste.

D’autres solutions existent avant de confier nos retraites aux prestataires privés. Augmenter périodiquement les cotisations, taxer les hauts revenus, travailler plus longtemps… En tout cas, ces décisions doivent être prises démocratiquement.