Reporter l’âge du départ à la retraite à 64 ans, véritablement efficace ? 

Politique économique

Reporter l’âge du départ à la retraite à 64 ans, véritablement efficace ? 

AVIS - Emmanuel Macron a confirmé lundi 12 juillet sa volonté de reporter l’âge du départ à la retraite de 62 à 64 ans, une fois la situation sanitaire sous contrôle. Pour les économistes Hippolyte d'Albis et Erwann Tison, cette réforme est nécessaire. D'autres paramètres doivent néanmoins renflouer les caisses pour des pensions plus équitables. 

Oui notre système est injuste. (...) Il nous faudra travailler plus longtemps et partir à la retraite plus tard”. Ce sont les mots prononcés lundi 12 juillet par le président de la République lors de son allocution exceptionnelle sur la crise sanitaire.

Initié en 2019 mais suspendu, Covid-19 oblige, le projet de réforme des retraites doit “simplifier” le système pour le rendre non déficitaire. 

Avant la pandémie, la réforme proposait plusieurs paramètres. Seul le décalage du départ à la retraite de 62 à 64 ans a été sauvegardé. 

Les experts, sceptiques sur l’efficacité de cette mesure pour financer le système national, voient des intérêts politiques derrière les arbitrages du gouvernement. 

Pour l’Eco a interrogé Hippolyte d’Albis, professeur en politique économique à la Paris School of Economics et Erwann Tison, directeur des études chez l’Institut Sapiens, pour aborder la question. 

Pourquoi eux deux ?

Professeur à la Paris School of Economics et chercheur émérite du CNRS, Hippolyte d'Albis a publié de nombreux articles sur la structure démographique des pays et leur relation avec l'accumulation de capital, la fertilité et l'économie de la famille. 

Erwann Tison est directeur des études de l'Institut Sapiens, un think tank de réflexion sur les liens entre l'humain et le numérique. Spécialiste des processus de digitalisation dans l'emploi, il est l'auteur de Les robots, mon emploi et moi, publié par Ma Editions en 2019.

Pourquoi la réforme des retraites constitue-t-elle une des priorités du gouvernement ?

Hippolyte d’Albis : Tout d’abord parce qu’il s’agit d’une somme d’argent colossale. En 2020, le gouvernement français a consacré 338 milliards d’euros au paiement des pensions, soit approximativement 14,7% du PIB national, selon le rapport annuel du Conseil d’orientation des retraites (COR), publié en juin 2021.

Dans le reste de l’Europe, la moyenne de dépense nationale en retraites est de 10%. En plus de la dimension financière, nous sommes dans une évolution démographique sans précédent :  le nombre de retraités en 2020 est supérieur à 14 millions, soit 0,3 % de plus qu’en 2019

Erwann Tison : Alors qu’il y a cinquante ans, la France comptait 4,5 actifs par retraité, aujourd’hui on est à 1,5 actif par retraité. Cela veut dire qu’il y a beaucoup moins de gens qui peuvent cotiser pour les retraites de demain ce qui pose un problème sur la soutenabilité de ce système à long terme. 

Pourquoi reporter l’âge de départ à la retraite à 64 ans  ? 

Hippolyte d’Albis : En France, l’âge de départ à la retraite moyen est de 62 ans, ce qui contraste beaucoup par rapport  aux autres pays européens, comme le Danemark, où l’âge moyen est de 66 ans, ou l’Allemagne, dont la moyenne de départ est de 65 ans et 8 mois.

Le système français tel qu’il est aujourd’hui obligera les jeunes de demain à cotiser plus. Cette injustice intergénérationnelle rend le système dysfonctionnel.

Erwann Tison : On prélève déjà 28% du salaire, ce qui veut dire que le levier de la cotisation n’est plus une option exploitable. Le fait de repousser l’âge de la retraite à 64 ans va permettre de gagner entre 9 et 12 milliards d’euros par an à terme mais les problèmes du système par répartition resteront les mêmes.

Éco-mots

Système par répartition

Les cotisations versées par les travailleurs et leurs employeurs servent à payer les retraités. En résumé, les actifs cotisent pour les retraités d’aujourd’hui. Ce système repose donc sur la solidarité entre les générations.

Y-a-t’il des dangers à long terme ? 

Hippolyte d’Albis : La focalisation sur l’âge de la retraite à 64 ans est injuste parce que tout le monde ne commence pas à travailler au même âge. Certains vont cotiser plus que d’autres. Ceux qui auront cotisé le moins vont perdre. 

Erwann Tison : Le fait de repousser l’âge de la retraite sans toucher aux régimes spéciaux et à la configuration du système par répartition ne sert à rien. Le gouvernement privilégie le levier d’augmentation de l’âge du départ à la retraite pour remplir les caisses à court terme. Les pensions sont tout de même amenées à diminuer dans le temps. C’est le vrai problème du système français. 

Quelle pourrait être l’alternative ? 

Hippolyte d’Albis : L’alternative au report de l’âge de départ à la retraite serait de taxer davantage les retraités, ce qui, politiquement, aurait des conséquences négatives pour le gouvernement, dans une optique de réélection.

Si on réduit le montant des pensions des retraites, on réduit le niveau de vie des retraités alors que le but n’est pas d’empirer les conditions de vie des retraités mais de préserver les retraites comme elles sont. Je suis donc favorable à la réforme proposée par le gouvernement mais elle doit également prendre en compte les différences entre les métiers.

Il y a des professions où les salaires sont moindres. Le contrat social suppose ainsi que les salaires moindres soient compensés par des retraites plus avantageuses. 

Erwann Tison : Pour moi le système des retraites français est déficitaire car il repose sur le principe de répartition. A mon avis, la voie alternative serait de garder le système par répartition mais en rajoutant une dose en capitalisation.

Au lieu de transférer directement l’argent des actifs vers les retraités, on préleverait une petite partie de la pension pour le mettre dans un fond d’investissement français qui financerait l’économie réelle et en plus permettrait aux retraités d’avoir des pensions supérieures.

La France est en mesure de le faire car à partir de 2028 on va assister à une diminution du nombre de retraités dans les années à venir, c'est-à-dire, on va avoir moins de retraites à payer. On pourrait imaginer de garder le même montant de cotisation de la part des actifs en destinant le surplus qui ne sera pas attribué aux futurs retraités vers un fonds en capitalisation, ce qui viendrait enrichir les futurs retraités. 

Éco-mots

Système par capitalisation

Les actifs épargnent pour leur propre future retraite ; leurs cotisations sont placées. Le niveau des pensions dépend des placements à long terme, et donc des taux d’intérêt.